L'anarchitecture de Rudy Ricciotti

Publié le 27 décembre 2016 Mis à jour le 8 janvier 2019

Né le 22 août 1952 à Alger, d'origine italienne, architecte et ingénieur, Grand Prix National d'Architecture en 2006, Rudy Riciotti est représentatif de cette génération d'architectes qui allient puissance de création et véritable culture constructive. Latin au sang chaud, ce charmeur aux yeux de braise impressionne par son franc-parlé et ses uppercuts verbaux sans compromis.

Aucun architecte français n'a gagné autant de projets prestigieux en si peu de temps depuis au moins cent ans. Auteur de réalisations marquantes en France, avec notamment Le Stadium de Vitrolles, le Centre Chorégraphique National d'Aix-en-Provence d'Angelin Preljocaj, le musée Cocteau à Menton, le département des arts de l'Islam pour le Louvre à Paris, le stade Jean Bouin à Paris et aujourd'hui le Musée des Civilisations d'Europe et de Méditerranée à Marseille.

Il construit également à l'étranger: la passerelle pour la Paix sur le fleuve Han à Séoul, le Philharmonie de Postdam à Berlin, le Palais des Festivals de Venise, le Musée d'Art Contemporain de Liège ou encore le Philharmonie de Gstaad pour le festival crée par Yehudi Menuhin.

On dit que vous êtes le plus rebelle, le plus provocateur des architectes actuels. Que pensez-vous de cette renommée ?

R-R: Ce sont les médias qui ont construit cette image. La parole libre et frontale peut me faire paraître rebelle mais je ne fais que mon métier de citoyen, mon métier d’architecte et j’aime les mots.

Vous êtes l’auteur du pamphlet « l’architecture est un sport de combat » aux éditions Textuel. Tout d’abord, Contre qui vous battez-vous? Vous faites également référence au « salafisme architectural », pouvez-vous m’en dire plus ?

R-R : Ce livre connait un énorme succès avec 5 500 exemplaires vendus en seulement 10 semaines. L’architecture moderne devient une culture salafiste c’est-à dire qu’il n’y a pas de figure, qu’il n’y a plus de récit… Je me bats contre cette espèce de dérive architecturale qui prend la forme d’un procès culturel fait à la figure avec à la clé, comme à l’image du salafisme, une fausse prise de bénéfice moraliste sur l’idée que l’absence de figure serait virtueuse.

Pour quel raison avez-vous choisi d'accorder votre préface à David d'Equainville?

R-R : Juste parce que c’est un ami. Je reste fidèle aux amis.

Vous êtes à l'origine du Département des Arts de l’Islam au Louvre et également du Mucem et bien d'autres, comme le musée Jean Cocteau à Menton, le Pavillon Noir à Aix etc. Comment abordez-vous la conception et la réalisation de vos œuvres?

R-R : Je travaille avec beaucoup d’anxiété dû à la peur de me tromper. Je ne suis pas un architecte du plaisir. L’architecture c'est le passage à l’acte, une difficulté existentielle qui est l’authentique sensibilité de ce métier. Je n’ai aucun plaisir à travailler mais je suis très attentif et à l’écoute de tous les signes qui viennent à moi.

Quand on vous avez remporté l'appel d'offres du Mucem, à ce moment-là, avez-vous mesuré l’importance d’avoir inscrit à jamais votre nom dans l’histoire de Marseille ?

R-R : C’est une chose qui me touche beaucoup. Ce qui me frappe c’est la « sentimentalisation » de ce lieu par les marseillais. Tout les marseillais aiment ce lieu et ça m’a bouleversé. Tout comme eux, j'étais habitué à ne pas être aimé. Mais nous sommes comme le Colosse de Goya, un personnage énigmatique qui ne mendie et ne pleurniche pas ou encore Quasimodo qui se fait cogner toute l’année et qui ne comprend pas pourquoi les gens ont autant de haine à son égard. Les marseillais ont compris que ce bâtiment n’était pas façonné sur un mode impérialiste et qu'il était dans la marge de la difficulté d’être, de l’anxiété existentielle et de la fissure. Vous savez nous les marseillais, on est fissuré, on est né avec une fracture qui ne se refermera jamais. Michel Audiard disait « Bien heureux soient les fêlés, car ils laisseront passer la lumière ».

Vous avez conçu une salle de concert à Vitrolles, le Stadium. Malheureusement elle a été fermée par la municipalité. Aujourd'hui le site est vandalisé... Comment réagissez-vous à une telle destruction ?

R-R : Je suis assez scandalisé par l’indifférence de l’intercommunalité. C’était un bâtiment sous la gestion intercommunale et c’est critiquable. C’était une des salles qui possède la meilleure acoustique d’Europe, un de mes plus beaux projets. Il faut faire des efforts pour comprendre que ça parle de la coulée de l’asphalte, du suprématisme, de la valeur des contrastes comme refondement de la vitalité…C’était un bâtiment très médiatisé mais, au plan local, c’est un bâtiment qui a été reçu avec du crachat et de la haine. Aujourd’hui les gens commence à changer d’avis, à comprendre. Le maire de Vitrolles aime beaucoup cet endroit. Il faut aider ce bâtiment à renaître. Ce n’est pas parce qu’il est vandalisé qu’il ne vaut plus grand-chose … on peut le réactiver. Le laisser à l’abandon c’est une honte.

Le béton est énormément présent dans vos créations comme ici, au Mucem, avec cette magnifique résille de béton tel un moucharabieh. Quel est votre rapport avec cette matière, pourquoi lui portez-vous autant d'intérêt ?

R-R : c’est un matériau de proximité qui porte une mémoire ouvrière, une mémoire du travail qui génère des emplois non délocalisables. Il fait appel à une mémoire de l’ingénierie de très haut niveau. Sur le chantier du Mucem, sur 100 personnes, il y a 30 ingénieurs, comme sur un navire de combat. C’est une manière de défendre l’idée que l’architecture puisse redevenir une discipline politique et reprendre la main sur la question de la défense des métiers, de la défense de la mémoire du travail et le renouvellement de sa mémoire scientifique, technologique… De plus le béton a une empreinte environnementale extrêmement favorable. On est au cœur du développement durable avec un bénéfice économique et environnemental.

A ce propos, quelles sont vos relations avec l’écologie ?

R-R : c’est assez mouvementé… je pense que les écologistes ne sont pas crédibles. Je l’avais déjà dénoncé dans mon livre « HQE Les renards du temple » et là je recommence avec mon nouveau pamphlet. D’ailleurs le ministre Arnaud Montebourg a cité un passage de mon livre dénonçant la fermeture des carrières par la Direction Régionale de l’Environnement faisant disparaitre les métiers et les compétences. Le rêve de la France n’est plus que de la bureaucratie non productrice de savoirs, de mémoires et de métiers. On est en perte de vitesse. Ce n’est pas la peine de nier qu'aujourd’hui le français est totalement déchiré. On m’a demandé ce que je pensais des propos de la rappeuse Keny Arkana qui disait « Marseille, Capitale de la rupture »…j’ai répondu qu’elle avait totalement raison.

Comment percevez-vous Marseille, Capitale de la culture ?

R-R : avec une certaine indifférence. Ça passera aussi vite que c’est arrivé. Il y a Marseille avant 2013 et Marseille après 2013… Marseille n’a pas besoin de la Capitale de la culture pour être une ville culturelle. Elle avait ses artistes et demain elle aura encore ses artistes. J’ai dessiné le Mucem en 2001 et il n’a pas eu besoin de Marseille Capitale de la culture pour exister, il sera encore là après 2013.

Quels sont vos projets à venir ?

R-R : Pour l’instant je suis plutôt dans l’affaire des centres culturels dans les mairies de banlieues, à Gennevilliers, des endroits avec de vrais enjeux, là où il n’y a pas de sourire. Pour les autres projets c’est trop tôt pour en parler.

Propos recueillis par Isabelle Nguyen

L’Architecture est un sport de combat.

De Rudy Ricciotti, entretien avec David D'Equainville, éditions Textuel – 2013
Dans cet entretien, Rudy Ricciotti, animé par un goût des mots et des formules qui saisissent les conventions à la gorge, bouscule les idées reçues.
Il n’hésite pas à sabrer le « salafisme architectural » ambiant – ce minimalisme désincarné qui règne sur la création contemporaine – , la « pornographie réglementaire » d’une administration omnipotente, sans oublier la « fourrure verte », nouvelle doxa environnementale.
Ce virtuose du béton, grand défenseur des savoir-faire locaux, tient à expliciter ses combats, armé de ses principales œuvres : le Stadium de Vitrolles, le Centre Chorégraphique National d’Aix-en-Provence, le pont du Diable à Gignac, le musée Cocteau à Menton, le MuCEM (musée des Civilisations de l’Europe et de la Méditerranée) à Marseille…
Il dresse ici un portrait sans concession de sa profession et de son enseignement. Un manifeste provocant et salutaire.

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