Le Manadier : Celui qui murmure à l'oreille des taureaux

Publiée le mer 13/04/2022 - 15:06 / mis à jour le jeu 28/04/2022 - 15:27

À l’approche de la fête des gardians, nous avons voulu plonger au cœur d'une manade : un élevage de taureaux de Camargue. La famille Guillot nous a ouvert les portes de la sienne, la manade de Méjanes. Entre traditions et nature sauvage, découvrez avec nous ce lieu d’exception et cette famille peu commune

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Manade de Méjanes

Avant d’arriver au Domaine de Méjanes, nous nous enfonçons un petit moment au cœur de la Camargue. A travers les vitres de la voiture, les paysages  se transforment, la ville laisse place aux grandes plaines sauvages et marécageuses, bordées de roseaux qui font le charme et la renommée de la Camargue. 

LE DOMAINE DE MÉJANES : L’UTOPIE DE PAUL RICARD

Puis finalement, le voilà : le Domaine de Méjanes !  A notre arrivée, nous sommes accueillies par Eugène Guillot, qui gère la manade avec sa famille. Le teint hâlé par le soleil, la poigne ferme et le sourire franc, il commence par nous parler de l’histoire du lieu. 
Et croyez-nous, elle n’est pas banale ! Elle commence en 1939, lorsque Paul Ricard,  en fait l’acquisition. 

Alors âgé de 30 ans et à la tête d’une entreprise florissante, il tombe amoureux de ce petit bout de nature. Un an plus tard, la guerre fait rage et bouscule les destins. En ces temps difficiles, la production d’anisés est finalement interdite. Pour faire face, Paul Ricard fait une proposition pour le moins originale à l’ensemble de ses employés :  venir vivre, tous ensemble et avec leurs familles au cœur du Domaine 

“Nous allons devenir paysans et produire du lait en Camargue !” déclare-t-il. Pari risqué mais réussi, ses employés sont derrière lui ! 

Le Domaine de Méjanes se met alors à vibrer au rythme de tout ce petit monde. Véritable village camarguais, les employés y ont tous un travail et un logement. Les enfants ont accès à l’éducation grâce à l’ouverture d’une école et surtout on ne manque pas de divertissements.  Après la guerre, le lieu s’ouvre au tourisme. Paul Ricard y fait construire des arènes et propose également de visiter les lieux en petit train. “Jusque dans les années 70, le pastis était même gratuit pour tous, alors ça attirait du monde” s’amuse Eugène.

 

Paul Ricard

“Nous allons devenir paysans et produire du lait en Camargue !”

LA FAMILLE GUILLOT : 3 GENERATIONS DE PASSION TAURINE

Dans les années 70, Paul Ricard fait appel à Pierre Guillot, le père d’Eugène. Pierre est agriculteur : il a un talent reconnu pour remettre en état des espaces agricoles mal en point. C’est le cas des rizières du domaine. Pendant 5 ans, il s’installe avec sa femme et ses enfants et travaille au quotidien pour la réhabilitation du lieu. 

Paul Ricard, lui propose aussi de s’occuper de l’élevage de taureaux déjà présent sur place. “Il lui a répondu que les taureaux et les chevaux ce n’était pas son truc” nous explique Eugène.  Pierre les revendra tous et se concentrera sur sa mission de remise en état de Méjanes. 
Une fois celle-ci  terminée, il annonce à Paul Ricard qu’il va partir. Eugène sourit en évoquant ce souvenir “M. Ricard lui a répondu, chez Ricard, on ne part pas on se fait virer”. C’est décidé, les Guillot resteront sur place.


Peu de temps après, le destin de la famille va basculer de manière rocambolesque au cours d’un loto. Ce jour-là, Paul Ricard gagne le gros lot, un petit veau ! Lot qu’il va s’empresser d’offrir à Pierre. Ce dernier bien entendu refuse (rappelez-vous, il n’est pas connu pour sa passion taurine). Paul Ricard ne se laisse pas démonter “Le patron ici, c’est moi” répond-il malicieux. Argument implacable. Voilà donc la famille Guillot propriétaire de sa première bête avec l’accord du patron de l’élever au cœur du domaine. C’est à cette époque qu’Eugène et son frère Xavier découvriront l’art d’être manadier.

40 ans plus tard, la manade compte 250 taureaux camarguais et la passion ne les a pas quitté. Ils la vivent aujourd’hui entourés de leur belle et grande famille.

LA COURSE CAMARGUAISE : SPORT PHARE DE LA REGION

C’est pour nous faire découvrir cette passion que notre manadier nous amène à la découverte de son troupeau. Des taureaux fiers, élevés en élevage extensif (autrement dit, peu de taureaux sur un vaste terrain). Les bêtes sont nourries grâce à la production agricole du domaine, comme nous l’expliquera plus tard Xavier. 

Traditionnellement, le manadier compte sur l'appui de son bras droit, le gardian, qui s’occupe aussi du troupeau et mène les taureaux aux courses. Sur le domaine de Méjanes, c’est Claude Guérin qui occupe ce rôle depuis presque trente ans “Il est arrivé en saisonnier et il n’est plus  jamais reparti” nous explique Eugène, “Pour moi, c’est plus qu’un salarié, c’est un ami, je lui fais entièrement confiance” Il y a aussi des gardians amateurs qui viennent aider parce qu’ils sont passionnés. Mais surtout, toute la famille met la main à la pâte pour que la manade Méjanes rayonne lors des courses camarguaises. 

Et la course camarguaise, dans la région c’est sacré ! Eugène nous explique le déroulement de ces spectacles traditionnels, où l’homme et le taureau vibrent dans l’arène. 

Avant la course  on habille les taureaux de leurs attributs : la cocarde (un petit ruban rouge tendu entre les deux cornes), les glands ( des pompoms blancs accrochés au bout des cornes) et les ficelles (accrochées à la base des cornes). Face au taureau dans l’arène : un homme en blanc, le raseteur. Durant toute la course, il essaiera à l’aide d’un crochet, de faire tomber les attributs. 

Xavier Guillot

Nous sommes des privilégiés, nous vivons en pleine nature et travaillons à l'extérieur, entourés de toute notre famille.

Le taureau reste 3 ans en liberté avant de commencer à participer aux courses nous explique Eugène, plus il est bon, plus il participe à des tournois prestigieux (le plus haut niveau étant le tournoi des as). A 6 ans, après avoir fait ses preuves dans l’arène, le taureau reçoit finalement un nom. Il ira dans l’arène jusqu’à ses 13 ans environ, avant de finir sa vie tranquillement sur le domaine. 

Regardez là-bas, il y a Colin, Anis et Garros. Et ici, Vivario notre espoir pour le trophée des As“ nous indique Eugène. Quand on lui demande s’il les reconnaît tous, il nous répond tendrement "Bien-sûr ! ”. Notre homme est animé par la passion, aucun doute là-dessus.

La visite s’achève à Méjanes. Nous la terminons attablées au restaurant du Domaine. En nous résonne encore les mots de Xavier, le frère d’Eugène “Nous sommes des privilégiés, nous vivons en pleine nature et travaillons à l'extérieur, entourés de toute notre famille. Nous sommes un peu les derniers indiens”. Comme on le comprend.  

On ne peut que vous conseiller de partir vous aussi à la rencontre de la belle tribu que forme la famille Guillot.

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Gare de Méjanes

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