Polar marseillais, l’école du crime, partie 2

Prenant sa source dans la réputation sulfureuse de la ville depuis le début du XXème siècle, ce mouvement littéraire dérivé du roman noir impose un regard sans concessions sur une situation sociale et politique exceptionnelle en France, aujourd’hui comme hier.

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De l’engagement au label « polar marseillais »

L’engagement citoyen que porte cette prise de parole littéraire est un marqueur conséquent du genre. Le polar marseillais est né dans la lignée du néo-polar de Daeninckx, Fajardie, Jonquet, Pouy créé dans l’après-68. Patrick Raynal, directeur de la Série Noire note cette parenté : «ils ne font pas confiance à l’establishment, ne se risquent pas à de vaseuses analyses politiques. Ils n’ont rien à proposer, tout à écrire. Ils sont témoins du chaos, parlent de la mort et de l’universel. » (3) Pour bien marquer leur autonomie, les auteurs empruntent volontiers leur vocabulaire à l’argot, comme le fait à l’excès Philippe Carrèse dans ses récits ébouriffants, en fin desquels il livre un lexique. Le lecteur non marseillais y découvre la signification de notions hautes en couleurs comme jobastre, alibofis ou estranciner.
Cela retarde un peu l’inévitable normalisation du genre, même si le roman noir militant des débuts évolue avec la multiplication des sorties vers un produit labellisé « polar marseillais ». Apparaissent de nouveaux auteurs ou d’auteurs embrassant le style dont Jean-Paul Delfino, Maurice Gouiran ou Gilles del Pappas (qui écrit sept livres en trois ans !). Le genre connaît des variantes, on y retrouve de la politique fiction (Pet de mouche et la princesse du désert de Carrèse), des romans documentés (Où se perdent les hommes de René Fregni), du roman historique (spécialité du très prolifique Jean Contrucci) et même des histoires pour enfants (la série des Albert Leminot de Georges Foveau, mettant en scène un détective de 13 ans).

De 1995 à 2000, 45 ouvrages sont publiés (dont 14 pour la seule année 2000) et de nouveaux éditeurs entrent dans la danse car le polar marseillais est devenu un marché porteur : Baleine, Flammarion, Fleuve noir, Jigal, Librio, Métailié, Seuil ou les Éditions Autrement qui, en 2001 publient un recueil de nouvelles mêlant auteurs nationaux et du cru. Les éditeurs locaux ne sont pas en reste avec Rouge Safran (créé en 1999) ou L’Écailler du Sud.

La vague Écailler du Sud

Alors que l’apogée du genre (et la fin de son âge d’or) se concrétise avec la diffusion en prime time de la série des Fabio Montale, adaptation en téléfilms par TF1 début 2002 (avec comme interprète du rôle-titre Alain Delon, ce qui fait polémique au vu des convictions politiques de l’acteur), François Thomazeau et Patrick Blaise créent un appel d’air en 2000 avec Michel Martin-Rolland. L’Écailler du Sud, clin d’œil à la grande revue littéraire marseillaise Les Cahiers du Sud, va publier 10 titres par an pendant une dizaine d’années dont quelques œuvres-phares signées Marie Neuser, Pia Petersen ou Jean-Christophe Duchon-Doris en passant par la publication de néophytes issus des quartiers Nord comme Ridha Aati et Nordine Zoghani. «Le polar marseillais a mis le pied à l’étrier à toute une génération d’auteurs» considère aujourd’hui Patrick Blaise. Avec la création de l'Écailler du Nord et la mise en place de nouvelles collections (Overlitterature, L'AtiNoir...), l’Écailler se diversifie et possède même un temps sa librairie, à deux pas de La Canebière.

La démarche de l’Overlitterature prend même son autonomie sous la houlette des auteurs Henri-Frédéric Blanc et Gilles Ascaride, (frère de l’actrice Ariane Ascaride) : « iconoclaste, burlesque et au mauvais goût assumé », elle propose de prolonger l’esprit de déconstruction formelle et de critique sociale du néo-polar. Même s’il connaît des répercussions nationales (L’Immortel de Franz-Olivier Giesbert se met clairement dans ses traces en romançant l’histoire de Jacky Le Mat), le genre s’essouffle un peu. Racheté en mars 2011, L’Écailler est en sommeil depuis 2013 mais pourrait reprendre son activité sous peu avec de nouvelles sorties : « le polar marseillais est mort, vive le polar marseillais » plaisante Patrick Blaise, pour qui ce registre n’est plus la seule option pour saisir la réalité occulte de la ville : ses dernières parutions L’Inventeur de villes ou On l’appelle Marseille (à paraître au printemps 2017) sont des chroniques jouant avec les toponymies de la ville. Son compère François Thomazeau prépare, lui, une grande fresque sur le Marseille des années 30 sur le modèle de James Ellroy avec Marseille Confidential (à paraître chez Plon en 2018).

Une utopie persistante

Auteur de Marseille’s Burning en 2013 et orchestrateur local de la parution internationale Marseille Noir en 2014, Cédric Fabre incarne une nouvelle sensibilité dans le roman noir marseillais. Flirtant avec la science fiction, il insiste sur le polar comme « littérature de territoire ». Engagé, il partage avec Izzo ce désir de solidarité, matérialisé dans le geste solitaire mais altruiste de l’écriture : «ce qui me pousse à écrire, c’est de tenter de déjouer le statu quo de cette ville. Il est nécessaire d’en parler différemment, pour que les individus ordinaires se réapproprient leur propre histoire». Avec son nouvel ouvrage à paraître courant 2017 Un Bref moment d’héroïsme (Plon), Fabre creuse ses sujets de prédilection : la présence de l’art dans la ville et la notion de conflit. «Lorsqu’on détermine d’où vient la violence, on a résolu une partie des problèmes sociaux» estime-t-il. L’idée de « procès social» du polar marseillais originel demeure donc présente chez ses nouveaux hérauts, confirmant les conclusions de l’étude d’Alain Guillemin : «c’est le lieu d’une co-construction, parfois conflictuelle entre auteurs, éditeurs, lecteurs, critiques et médias, en d’autres termes […] un lieu de débat».

(3) http://overlitterature.blogspot.fr

Tous les entretiens non référencés ont été effectués par l’auteur de l’article.

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