Onefoot, du jazz futuriste made in Marseille

En alliant le jazz au post-dubstep et à la musique électronique, Onefoot prend des risques. Et ça marche : en à peine trois ans, le trio originaire de Marseille est déjà adoubé par les plus prestigieux festivals de Jazz. A la fois hybride et futuriste, la musique de Onefoot n’hésite pas à briser les codes du genre quitte à nous emmener dans une autre galaxie sonore. Rencontre au Babel Med 2017.

Pourquoi Onefoot ?

Quand j’étais ado et que je rentrais chez mes parents, j’avais pris l’habitude inconsciemment d’enlever une seule chaussure. Et ma mère me disait toujours "hé onefoot, enlève ta deuxième chaussure sinon papa ne va pas être content quand il va rentrer". Par la suite, on a créé une mythologie autour de ça, on a même un totem unijambiste et toute une prophétie autour du Onefoot qui serait un oiseau avec une seule patte. Bref, c’est un pur délire entre nous.

Quel est votre parcours ?

Avec mon frère, on a commencé très tôt la musique en intégrant notamment un orchestre traditionnel arménien où on dansait beaucoup. Là-bas, pour les besoins d’un projet qui nécessitait un batteur, on a rencontré Matthieu. Et ensuite, à force de jammer ensemble on a fini par devenir amis et par faire autre chose que de la musique traditionnelle arménienne.

Comment expliquez-vous votre ascension soudaine ?

Concert au Mucem lors du Festival de Jazz des 5 continents. Photo Etienne de Villars
Concert au Mucem lors du Festival de Jazz des 5 continents. Photo Etienne de Villars

Je pense que si ça marche c’est parce que d’une part ça parle aux gens, et d’autre part parce qu’on a une ouverture pop que les autres groupes de jazz français n’ont pas. À la base, on s’est mis sérieusement dans ce projet parce qu’on s’est rendu compte qu’on attendait quelque chose qu’on n’obtenait jamais de la part des artistes qu’on peut aimer dans le monde du jazz. Du coup, on a décidé de le faire nous-mêmes. Ce qu’on fait aujourd’hui, je ne sais pas si c’est bon ou pas mais en tout cas on n'a pas beaucoup de concurrence parce que personne ne fait ce qu’on fait.

En fait, on est beaucoup trop confortable à Marseille : je sors le matin, il fait beau, que demander de plus ?

Le fait d’être marseillais c’est un atout ou un frein dans votre carrière ?

Je ne dirais pas que le fait d’être marseillais soit un problème parce qu’en soit tout le monde s’en fout. Par contre, le fait d’être à Marseille est un frein. On ne peut pas rester ici, c’est une évidence. C’est une ville ouverte où il y a de nombreuses cultures qui cohabitent ensemble mais qui a tendance à rester renfermer sur elle-même, de par son public et ses institutions. En fait, on est beaucoup trop confortable à Marseille : je sors le matin, il fait beau, que demander de plus ? Mais malheureusement tout est centralisé à Paris. Et de toute façon, un artiste se doit de bouger beaucoup. Donc, pour conclure, être Marseillais c’est cool mais pas d’un point de vue géolocalisé.

Comment définiriez-vous votre style ?

On fait du jazz mais esthétiquement on touche à une marge électronique et madeleine-proustienne avec la musique des jeux vidéos des années 90. En fait je dirais qu’aujourd’hui on fait écho à ce nouveau jazz qui émerge de la scène londonienne et américaine, et qui casse un peu les barrières avec les musiques actuelles.

Pourquoi avoir choisi le jazz ?

On fait du jazz parce que c’est le seul style de musique qui permet de mélanger différentes cultures de manière cohérente et de travailler de manière improvisée.

Comment se déroule le processus de création au sein de votre groupe ?

En général, un des membres du groupe vient avec une mélodie, des accords ou une situation rythmique. Ensuite, on fait ce qu’on appelle le processus de mectonisation : on s’approprie ce matériel musical et on le fait coller à nos valeurs musicales d’un point de vue esthétique - la synth-wave, la musique électro des années 80, la french touch, la post-dubstep anglais etc. Et on mélange tous ces éléments-là.

C’est quoi la mectonisation ?

À la base, c’est un total délire entre nous. En gros, quand on fait un bon truc, on est un « petit mecton », et à l’inverse, quand notre ego prend le dessus sur une situation, on est un « mectard ». Donc, quand on mectonise quelque chose, ça veut dire qu’on le rend spirituellement valable pour nous, qu’on apporte quelque chose de nouveau. Ça se traduit dans notre musique par l’apport esthétique du matériel musical qui est non stylisé à la base. Une harmonie, on peut l’arranger de 1000 façons différentes, même chose pour une mélodie ou un son. C’est ça la mectonisation.

Tigran Hamasyan [un pianiste de jazz arménien, ndlr] orientait son jazz sur le côté spirituel, c’est également le cas pour vous ?

Pas de la même façon. Tigran vient de sortir un album – magnifique d’ailleurs – qui étudie, arrange et joue la musique sacrée arménienne du Vème siècle au XXème siècle. Il s’est vraiment plongé sur la musique arménienne d’un point de vue historique et spirituel.
Nous, c’est plus une question de positionnement face à ce qu’on fait. C’est pas forcément l’étude d’un répertoire arménien spirituel, même si ça nous intéresse, mais plutôt l’attitude avec laquelle on va faire les choses, comment on va vivre une action, est-ce que l’on fait par amour ou pas, est-ce qu’on a bien pris soin d’observer avant d’agir. On essaye de faire un acte désintéressé musicalement parlant. Et cela se traduit par ce qu’on fait, par comment on s’habille, par notre attitude, par comment on vit une situation. C’est une approche plutôt philosophique-orientale-bouddhiste en fait.

Tu as dit dans une interview que le symbole du jazz c’était l’honnêteté, qu’est-ce que tu entendais par là ?

C’est le symbole de la vie je crois. Le jazz, et la musique en général, est un catalyseur. Y a pas meilleur moyen pour se regarder dans un miroir. Personnellement, jouer de la musique c’est ce qui me fait avancer dans la vie, ce qui me permet de me rendre compte de mes défauts et de mes qualités, ce qui me permet de rentrer dans une observation de moi-même très profonde.

C’est quoi vos futurs projets ?

Déjà, pour ma part, je travaille sur un projet solo autour du piano. Matthieu, le batteur, prépare également un projet d’album solo orienté électro-pop. Et sinon avec Onefoot, on finalise notre premier album qui va sortir en septembre 2017 et on bosse déjà sur notre prochain EP qui mettra en avant un style qu’on prétend avoir inventé, la musique gangsta-arménienne-folk. D’ailleurs, le dernier morceau de l’album fera écho à ce nouveau style. Et puis à part ça on est en train de tourner des clips.

Tu parlais de danse tout à l’heure, c’est quelque chose que l’on pourra retrouver dans vos clips ?

Pas sûr mais y en aura probablement. C’est quelque chose qu’on essaye de mettre en place. D’ailleurs, en ce moment, on est en résidence à la Villette à Paris, et on a fait chorégraphier la moitié de notre répertoire par une jeune danseuse du Conservatoire de Paris, Jade Janniset, qui allie la danse contemporaine au hip-hop et au voguing. Après, personnellement, j’ai toujours fait de la danse, et j’ai toujours rêvé de créer des chorégraphies, donc on verra.

http://www.onefoot.tv/

Sarah Barbier

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