La Criée de Macha Makeïeff

Depuis 2011 le Théâtre national La Criée est dirigé par Macha Makeïeff. Après avoir fait ses armes à Paris avec, entre beaucoup d’autres choses, les emblématiques Deschiens, elle revient dans sa ville natale afin de reprendre les rennes de cette grande scène nationale. Avec conviction, elle a su imposer son style et mener la barque du Théâtre pour le hisser haut durant toute l’année capitale. Entre bilan et prochaine saison théâtrale, My Provence Culture vous propose de découvrir la vision, les envies et les projets de Macha Makeïeff pour La Criée.

Vous avez été nommée directrice du théâtre en 2011, au moment de programmer la saison 2013, avez-vous abordé la saison de l’année capitale de la culture différemment d’une saison classique ?

C’était ma première saison et le théâtre et la ville étaient traversés par Marseille-Provence 2013, donc c’était à la fois un privilège et un enjeu. Un privilège parce qu’il se passaist beaucoup de choses, et un enjeu parce qu’il fallait que le théâtre dans sa programmation et son énergie soient à la hauteur de l’évènement. Il fallait aussi que pour La Criée 2013 soit une année historique. Donc c’était à la fois dynamisant et excitant. Bien sûr nous avons fait une programmation internationale, nous avons travaillé avec Marseille-Provence 2013. Nous avons eu des projets communs, qu’ils ont soutenus, et c’était très important d’avoir cette lecture là et ce soutien là.

La fin de Marseille-Provence 2013 arrive à grands pas, pouvez vous déjà en faire un bilan, pour Marseille ?

J’ai toujours été enthousiaste, même face aux esprits chagrins qui étaient très sceptiques au début.
Il est vrai que les événements se sont étalés et que la ville s’est transformée au cours de l’année, mais comme elle est changée ! Déjà par les deux grands gestes d’urbanisme du Vieux port et le Mucem pour un quartier qui s’est mis à exister d’une façon si belle. La solution par beauté des gestes d’architecture, c’est formidable. Mon enthousiasme n’a fait que croitre parce que nous vivons dans cette ville et quand on s’y promène, quand on lève le nez on voit des choses magnifiques. On voit des transformations qui la constitue désormais et sur lesquelles on ne pourra pas faire machine arrière. De ce point de vue là, c’est déjà une réussite. Après c’est aussi une réussite parce que cela a créé beaucoup de lien social. On a vu qu’on pouvait rassembler des centaines de milliers de personnes ici ou là dans la ville en toute fraternité.
Il y a une demande dans cette ville, une soif de culture, d’art et aussi une ouverture vers le monde.
Nous sommes la deuxième ville de France, la grande ville méditerranéenne de France et d’Europe.
Tout à coup, cette ville s’est reconsidérée.

...et pour La Criée ?

Pour le théâtre évidemment que c’est un grand succès parce que nous avons joué le jeu du mélange des genres, du mélange de publics et aussi de la maison ouverte sur la ville pour venir au théâtre comme une réjouissance et pas simplement comme un acte culturel un peu grave, un peu intimidant. Il faut venir dans ce théâtre, que tout le monde puisse y venir, d’abord par une politique tarifaire forte mais aussi par quelque chose de très attractif pour casser l’intimidation. Nous avons beaucoup travaillé vis-à-vis des publics empêchés, notre public c’est évidemment renouvelé, nous avons eu beaucoup plus de jeunesse qui est venue, mais aussi des gens du quartier. C’est important d’avoir un théâtre national qui a un rayonnement européen, mais il est aussi important de rester un théâtre de quartier.
Nous devons aussi être un théâtre qui irradie, c’est-à-dire qu’on doit aller vers des publics plus difficiles, vers les détenus, vers les quartiers difficiles d’accès mais surtout affirmer le projet républicain qui est de dire « Ce théâtre vous appartient qui que vous soyez vivant dans cette ville». C’est pour cela qu’on a inventé d’autre façon d’entrer dans le théâtre qu’on appelle « l’autre porte », c’est-à-dire dire au public qu’il y a des gens qui travaillent dans le théâtre et que tout se fabrique. C’est chaque fois un petit peuple qui travaille ensemble, des gens différents, aux compétences différentes et qui travaillent ensemble pour fabriquer un spectacle. C’est une expérience qu’il faut avoir très jeune, c’est pour cela que l’on travaille auprès des enfants.

A-t-il été facile d’imposer le mélange des genres dans un théâtre national ?

Rien n’est facile. Mais quand on fait les choses avec conviction et qu’on est porté par une équipe qui partage un projet c’est plus facile ! Alors évidemment dans un centre dramatique national les règles du jeu sont très strictes, tout est très contrôlé, très encadré et très suivi.
Alors socle de la programmation c’est le théâtre, le théâtre de répertoire parce que je pense qu’il faut transmettre les grands textes, le théâtre de création parce qu’aujourd’hui le théâtre est vivant avec les esthétiques les plus diverses.
Autour du socle théâtral et de la scène, je pense qu’on est un public plus intelligent et plus sensibilisé si on a pu écouter des concerts, si on a pu regarder des œuvres, si on a pu se confronter à des artistes plasticiens, si on a découvert la rigueur du cirque, si on est dans l’exigence de la musique… Je pense que même nous, les artistes de théâtre, nous avons besoin d’être entourés et de partager avec des artistes d’autres disciplines. Je pense que c’est aussi une façon d’accueillir des publics très différents.

A-t-il été facile de tisser des liens avec les acteurs culturels locaux ?

Evidemment que si on veut être éclairé par les autres discipline, il faut aller vers les musées, vers les grands opérateurs, vers les autres théâtres. Je suis allée vers les gens qui, dans cette ville, avaient déjà commencé à travailler, faisaient déjà des choses très belles. Je pense aussi qu’une des solutions aussi à la perte et à la réduction des moyens, c’est de travailler ensemble. Un centre dramatique national, à Marseille là où il est doit aussi refléter la force et les propositions des autres. Il se passe beaucoup de choses dans cette ville, et j’ai un grand plateau qui peut aussi accueillir ces choses.
Nous nous sommes rapprochés du Mucem, du Muséum d’Histoire naturelle, du CIRVA, des théâtres du Gymnase et du Merlan et également de La Friche Belle de Mai. Mettre ensemble la même réflexion et être dans l’échange permet d’être plus intelligent tout simplement. Et puis on est plus armés aussi face aux politiques, face aux institutions et au manque de moyen.

Vous reprenez Ali Baba en janvier, comment abordez-vous le redémarrage ?

C’est très important de reprendre les spectacles. Je pense que les spectacles doivent être joués longtemps, beaucoup, devant des publics les plus larges possibles. Pour les artistes c’est une expérience incroyable de se confronter à des publics différents et puis le spectacle évolue. Quand on sort un spectacle on a toujours le sentiment d’une urgence, mais reprendre le spectacle pour voir comment le spectateur a répondu, c’est un corps vivant. Retravailler, y revenir, raccourcir certaines séquence, trouver un autre tempo, voir que certains acteurs ont progressés… Comme c’est vivant, on a retravaillé et on a fait une nouvelle version beaucoup plus dense, rapide, sans entracte. C’est le fruit du travail mais aussi de la tournée, de voir comment le public réagit et comment les acteurs évoluent. Il faut que les spectacles soient joués !

Au moment de la création, arrivez-vous à conserver l’insolence que vous aviez à l’époque des Deschiens ?

C’est très bien ce que vous me dites sur l’insolence, car cela doit être un critère qui doit absolument nous accompagner toute notre vie. Il faut faire attention quand on est un artiste à ne pas être trop confortable. C’est pour cela que j’aime bien faire que des spectacles qui partent de textes constitués. A chaque fois, ce que vous avez fait avant ne sert à rien quand il n’y a pas de texte constitué, vous repartez comme de zéro. Et c’est là que l’on vérifie l’énervement, la colère initiale et aussi la réjouissance, le plaisir d’être ensemble, de reconstituer une troupe.
Il ne faut jamais quitter l’insolence, et dans Ali Baba si il y en a une, c’est probablement aujourd’hui d’affirmer une certaine fraternité très mise à mal dans notre société. D’affirmer le métissage, que l’on peut être d’origines différentes et raconter un conte millénaire ensemble. C’est aussi de l’insolence que de replacer un conte des mille et une nuits dans les bruits de cette ville, le parler de cette ville, avec des personnages qui sont nos voisins, nos cousins, de ne pas styliser au point d’en faire des être virtuels. Dire qu’au font dans Ali Baba, celui qui ramassait des fagots parce qu’il était le plus pauvre des pauvres est aujourd’hui un ferrailleur qu’on croise dans les rues. Je croise ces princes des rues qui poussent leurs chariots pour ramasser leur ferraille. Au fond ils remettent de l’ordre dans ce monde et ils ont leur place. Peut-être que l’insolence est là, accepter l’autre et l’ailleurs car la société actuelle a plutôt tendance à se désinhiber de ce côté-là et à faire entendre des choses intolérables.

Comment avez-vous abordé « l’après 2013 » dans la nouvelle programmation ?

Pour l’année 2014, on est conscient qu’il ne va pas falloir avoir la gueule de bois ! C’est-à-dire ne pas se réveiller en janvier 2014 en se disant que c’était bien en 2013 et aujourd’hui il y a moins de choses moins de propositions. Il faut au contraire multiplier les propositions, travailler sur des échanges, continuer l’ouverture, continuer à faire venir ici les plus beaux artistes. Il faut aussi continuer à aller chercher les publics toujours différents. 2013 a été un grand succès mais cela a été aussi l’occasion de mesurer que dans cette ville il y a encore beaucoup de chemin à faire pour l’art et la culture. Nous avons un devoir de continuer la métamorphose.
Cela se sentira dans la programmation de La Criée. Cependant, pour nous la métamorphose va toucher le théâtre en lui-même, c’est-à-dire que nous allons refaire le hall comme un 3ème lieu artistique pour pouvoir faire plus d’expositions, plus de performances, dans les meilleures conditions. Cela permettra au théâtre de s’ouvrir encore d’avantage. Nous allons avoir une saison un peu plus courte, et en allant aussi hors les murs. Pour nous c’est une grande année car nous continuons notre métamorphose et c’est une grande année puisqu’il faut réussir l’après 2013.

Pouvez-vous nous dire ce que pensent les artistes et le milieu culturel parisien de Marseille ?

Je pense que Marseille est toujours la victime de plein de pensifs, mais je pense que ce qui s’est passé ces dernières années ébrèche ces préjugés. Quand j’ai été nommé des gens très proches m’ont demandé ce que j’allais faire dans cette ville, tout au bout de la France. Je leur répondais que non seulement je suis née ici, et en plus je m’y sens bien.
Je pense que j’ai voulu ce projet pour ce théâtre parce que j’étais très agacée contre la déconsidération de cette ville et la facilité que l’on a à l’enfermer dans des préjugés. Je pense que çà change quand même, je crois que je rayonnement de Marseille a eu lieu et que justement par l’art, la culture et la réussite du lien social nous allons battre en brèche cette image de ville violente, mauvais genre et pas très fréquentable. On a fait une partie du chemin, il nous en reste à faire et c’est cela qui est excitant.

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