Edmonde Charles-Roux parle de la Comtesse Lily Pastré

Une esthète d’esprit et de cœur

Edmonde Charles-Roux
Edmonde Charles-Roux

Il est toujours important de revenir vers la mémoire des personnalités qui ont marqué ce territoire. Parmi les grandes figures qui ont donné une dimension culturelle internationale à leurs actions, la Comtesse Pastré occupe une place unique.

La Comtesse Pastré par son rôle décisif dans la création du Festival d’Aix en Provence en 1948 compte pour toujours dans le rayonnement culturel de la région. Dans la préface de la publication consacrée à l’anniversaire du festival ( 60 ans, Actes Sud 2008), Edmonde Charles-Roux souligne avec force l’importance du rôle de la Comtesse Pastré à l’origine de cette initiative.

Mais au-delà de ce mécénat décisif maintenant bien connu, la Comtesse Pastré a œuvré de 1940 jusqu’à la fin de sa vie en 1974 comme mécène inspiré et décidé. Toutes les actions de Lily Pastré ont été marquées par la générosité, le don et la pratique de l’hospitalité, le goût de la fréquentation des artistes et le privilège donné à la musique et au théâtre.

Edmonde Charles-Roux nous raconte ce destin extraordinaire.

Michel Enrici, historien et critique d’art. :
La comtesse Pastré est un personnage dont l’image est brouillée. À son propos, on sait tout et l’on ne sait rien. Particulièrement, nous n’avons plus la mémoire de ce qu’était le mode de vie d’une famille fortunée à cette époque et nous avons bien du mal à imaginer quelle jeune fille elle a été et quelle femme elle fut après son mariage. Déjà passionnée, déjà amie des artistes, déjà mécène ?

Edmonde Charles-Roux :
Déjà passionnée oui. Pour le reste, il faudra attendre.
Son enfance et son adolescence sont typiquement marseillaises et typiques de notre pays.
Donc, elle est la fille cadette d’une famille de haute bourgeoisie, dont les larges revenus sont assurés par la fabrication du vermouth Noilly-Prat. Cette famille, comme l’ensemble de ces familles commerçantes et industrieuses à Marseille, possède un large patrimoine foncier, enrichi lors d’alliances parfois prestigieuses, toujours avisées.
Mais cette famille n’apparaît pas, ne fait pas parler d’elle. On ne les voit ni dans Vogue, ni dans Le Journal des dames. Ils sont à part. Non par superbe mais parce que je les crois discrets. En tout cas, capables de cette discrétion qui allait avec une réserve naturelle, une intelligence des affaires et la logique d’une époque.

Cette époque vit naître et prospérer un patronat paternaliste, parfois généreux.
La famille de Marie-Louise Double de Saint-Lambert (Lily) va vivre un drame : la perte d’un fils aîné, Maurice, tué en 1916 lors de la bataille de la Somme. Il a vingt-six ans et il est une partie de la vie de Lily. Le drame familial est un drame intime pour Lily qui, jusqu’à ce jour, a vécu à la fois dans un cadre moral et tenu mais aussi avec une nouvelle liberté dans un grand domaine où la nature est somptueuse.

Elle aborde une vie de loisirs actifs, où le sport commence à être partagé entre frère et sœur, entre amis. Mais son frère et d’autres jeunes gens proches de cette société manqueront à l’appel de l’armistice.
Les familles de la bourgeoisie marseillaise conserveront longtemps l’image de ces deuils. Mausolées, oratoires, chambres de souvenirs. Lily fit de même à Montredon. Le souvenir de son frère a toujours été là.

Auparavant, son enfance fut celle de sa condition : l’on est catholique, souvent pratiquant, parfois dévot comme put l’être sa grand-mère Anne-Rosine Noilly-Prat, figure morale et génie des affaires. Bienfaitrice aussi et accordant aux paroisses et aux missions la libéralité du vin de messe !

Née Double de Saint-Lambert, Lily est la fille de Véra, elle-même fille d’un Magnan, général d’Empire, et d’une demoiselle russe.
Cette famille a vécu dans un paradis terrestre comme on voit vivre sur les planches les héros de Tchekhov : cet immense domaine sur tant d’hectares, entre la Pointe-Rouge et le col de Sormiou, dominé par les crêtes de Marseilleveyre, ne pouvait pas durer toujours. Trois châteaux, des vallons, une immense pinède, un grand morceau de paysage… Une « Cerisaie » dont les volets devaient se clore un jour…

Mais au milieu de tout cela, Lily est une grande fille sportive qui pratique la natation, joue au tennis. C’est une fille élancée plus grande que les filles de son âge. C’est une liane dans sa jeunesse qu’elle traverse avec élégance. Quelques photos d’elle, jeune, montrent cette insolite élégance en dehors de la mode, comme si elle était en costume de scène. Lily hérite de la morale mais aussi de la fantaisie de sa famille.

Elle y ajoutera sa propre fantaisie qui m’amuse encore aujourd’hui. Les Charles-Roux sont inscrits dans ces cercles de famille avec un ton particulier. On est diplomate. Le mode de vie est celui de la bourgeoisie de l’époque, mais bourgeoisie sans capital pour ce qui nous concerne ! Et revenant à Marseille entre des postes, des ambassades, ma famille me donne l’occasion de fréquenter le monde de Lily, les journées à Montredon, la compagnie de ses enfants, et les étés sans fin dans ce paradis.

La musique, la musique toujours présente dont nous avons les échos. Les enfants dans ces familles vivent une vie parallèle. Nous avions le même professeur de piano qui venait dans nos maisons des journées entières. Tout cela était un mode de vie gracieux, aimable.

Pour Lily, la mort de Maurice en 1916 est suivie d’un mariage peut-être précipité en 1918, avec Jean Pastré. Mariage conforme, un titre de comtesse – noblesse vaticane d’une famille qui est proche de l’Église –, des propriétés voisines. Des grands sentiments aussi. La guerre n’est pas finie, le destin se précipite. Ce mariage deviendra lui aussi un deuil, le deuil des sentiments !

À la fin des années 1920, elle a trois enfants. On vit à Paris. Et là, tandis que son mariage est un naufrage, elle vit cette vie de salons artistiques que l’on a aujourd’hui quelque mal à imaginer.
Prenons le plus fameux, celui de Marie-Blanche de Polignac, salon spécifiquement musical et poétique, où Lily rencontre tout ce qui se fait de mieux à cette époque et qu’elle entraînera parfois dans ses étés marseillais. Des maisons comme celle des Polignac réunissent un monde chic et upper class, jamais de demi-monde. Les créateurs sont des génies et les auditeurs sont des connaisseurs du meilleur monde. Le salon parisien ferme deux mois par an quand s’ouvre pour la saison d’été la maison en Bretagne. C’est dans ce salon que Lily a rencontré cette forme de mécénat d’entraide dont les artistes avaient grand besoin et c’est là qu’elle a pris le pli de sa générosité qui deviendra peut-être excessive ?

Ce sera son choix, le choix de la dernière partie de sa vie. Elle connaît maintenant le Tout-Paris musical, l’avant-garde, les créateurs comme le « groupe des Six ». Elle protégera aussi avec fidélité Henri Sauguet.

Michel Enrici : Est-ce la guerre de 39-40 qui mettra fin à la première vie de Lily Pastré ?

Clara Haskill chez Lily Pastré
Clara Haskill chez Lily Pastré

Edmonde Charles Roux :
La guerre et son divorce ! Deux catastrophes ! Lily avait été profondément amoureuse de son mari. Un Willy, un séducteur qui faisait d’elle une Colette. Trois enfants étaient nés dont l’aînée, Nadia, ma meilleure amie. Un prénom russe encore… Nicole, dite Dolly, la future princesse Murat, et Pierre, le plus idéaliste, le plus tendre comme le comte Pierre, ce personnage si attachant de Guerre et Paix, mais aussi proche de l’innocence de L’Idiot de Dostoïevski… Un copain, nous avions le même âge.

Mais la séparation d’un couple était, à cette époque et dans ce milieu, un drame épouvantable.
Un couple ne pouvait pas se briser. On vivait cela comme un déshonneur, une tare. C’était cruel et honteux. Lily vit cela douloureusement, elle se replie sur elle-même et se métamorphose physiquement. Elle s’abandonne. La jeune femme élégante disparaît. Mais reste et s’accentue un tempérament.
Et quel tempérament !

Le retour à Marseille en 1940 avec ses enfants, dans ses terres, ouvre définitivement la « Villa provençale », longue bâtisse aux nombreuses chambres, à qui veut la suivre, à qui veut l’approcher. Accueillir les artistes, et principalement les musiciens, devient un mode de vie. Le destin de Lily Pastré frise à ce moment-là l’inconscience et parfois l’héroïsme des somnambules.

On ne saura jamais si son courage a été de l’inconscience et si son silence parfois et sa prudence ont été des tactiques ou de la pusillanimité ! Lily Pastré vit son histoire à sa manière et la grande histoire la croise. Dans le sillage de la comtesse, tout devenait insolite et burlesque. Même en zone libre, et tandis que Varian Fry agit pour faire évacuer une intelligentsia en transit à Marseille, il n’était pas indifférent aux yeux des autorités de voir une grande dame recueillir, loger autant de ressortissants juifs, fussent-ils musiciens ! Et cela s’est produit !

Une sorte de Villa Médicis bondée s’ouvre à Montredon, table ouverte, chambres ouvertes. Le concert de fin de journée est un rituel. Nous, les plus jeunes, y serons admis progressivement. Mais, enfants, nous refuserons de dormir jusqu’à la dernière note.

Dans la journée, Lily s’obstine à pénétrer les secrets de la scie musicale. Lily joue de la scie ! Et l’on nous demande de faire silence tandis que miaule l’instrument. Fous rires qui me font rire encore aujourd’hui ! Cela va avec ses automobiles, sa conduite improbable, une sorte d’allant naturel dans le comportement. Elle a été moquée tout autant qu’elle a surpris.

Elle a accueilli et protégé tant de monde qu’elle n’est pas comptable des tracas de l’histoire.
Qu’elle ait été dénoncée par son boucher après la Libération ne signifie rien d’autre que la médiocrité du délateur, et qu’elle ait accueilli autant de personnalités d’origine juive ne l’a pas mise non plus du côté des justes. Pour résumer son action, il suffit d’évoquer le rôle qu’elle a joué pour accompagner Clara Haskil, merveilleuse et exceptionnelle pianiste. Elles se connaissent, et Clara Haskil malade, diminuée, rejoint Montredon. Lily la sauvera. Elle réunit les moyens d’une opération délicate, convoque un prestigieux chirurgien, se fait ouvrir un bloc opératoire à l’Hôtel-Dieu et veille enfin sur la convalescence. Comment ? On ne sait pas ! C’est Lily !

Plus tard, elle organisera son évacuation en Suisse dans sa propre automobile dont le chauffeur n’avait pas de permis. Là nous sommes vraiment dans l’action et devant de vrais risques. Pierre et moi avons dû intimider un journaliste qui s’apprêtait à commettre des indiscrétions qui auraient pu être fatales.
Les trois gifles, nous étions trois avec le chauffeur, qu’il reçut de notre part nous étaient entièrement inspirées par l’époque, les enjeux et sans doute par le comportement hardi de la comtesse ! Mais nous avons pour cela été fortement réprimandés. Nous aurions mis en danger à notre insu tout un cercle !
À ses yeux, nous étions sortis de notre rôle ! Mais à notre satisfaction, ce journaliste n’a pas demandé son reste et a disparu

Michel Enrici : Sans doute est-ce devant l’énigme que continue à être la comtesse qu’il faut considérer la nuit du 27 juillet 1942 comme la nuit de son plus haut fait d’armes, un événement absolument insolite et singulier : un fait d’armes artistique ?

Edmonde Charles-Roux :
Vous voulez parler de la représentation du Songe d’une nuit d’été de Shakespeare devant le château Pastré avec la pinède pour décor et le concours des plus grands talents de l’époque ?

Une folie, un songe. Nous sommes en 1942, année funeste. Tout est sombre, et la société réunie à Montredon ne vit que de sa propre conversation et doit inventer ses propres espoirs. Est née l’association « Pour que l’esprit vive » par la volonté de Lily et de ses amis. Ce nom dit tout de la volonté qui les anime. Il faut faire quelque chose pour lutter contre les nouvelles constantes des deuils, des échecs, et contre la morbidité de l’époque. Il faut répondre par l’esprit. On réfléchit, on fait des hypothèses, c’est un concours d’idées d’espoir et de découragements. Il faut trouver l’idée qui soit au niveau de cette intention. Pourquoi ne pas dire que dans cette conversation, c’est la lune qui l’a emporté. Elle doit se lever sur Montredon dans la nuit du 27 juillet.

On fait l’hypothèse d’une nuit d’été sublime, intemporelle, puis vient le titre qui rejoint la rêverie de tous : « Le songe d’une nuit d’été » ! Shakespeare, cet auteur opportunément anglais ! Cette féerie en forme d’espoir et de renaissance. Tout Montredon s’enflamme : Jacques Ibert composera les musiques de scène, Manuel Rosenthal dirigera l’orchestre qui sera ce qu’il sera, incomplet mais truffé de talents. Youra Guller, belle femme autant qu’admirable pianiste, aura un rôle ; je serai modestement de la partie avec les plus jeunes, l’une des fées !

Mais dans la mémoire reste la mise en scène de Jean Wall et les rôles irremplaçables de Boris Kochno et de Christian Bérard, tous deux dans le giron des Ballets russes, qui apporteront les touches de lumière, des éléments de scénographie et l’extraordinaire aventure des costumes.

Songe d'une nuit d'été du 27 juillet 1942
Songe d'une nuit d'été du 27 juillet 1942

Comment faire une extraordinaire soirée en période de guerre ? Chacun y va de son invention avec la ferme intention de donner à cet événement un véritable éclat. Il s’agit de frapper un grand coup.
Ce sera une représentation publique et les journalistes seront convoqués. Miracle de Lily, la presse nationale, Le Figaro seront là !

Faire des costumes ? Les tentures du château y passeront, et Lily les sacrifie avec ardeur. On brûle les vaisseaux. Bérard dessine et les petites mains découpent et cousent. Je suis sûre que les premiers accords qui ont retenti dans ce vallon, dans l’émotion que vous pouvez imaginer, ont été l’annonce de ce qu’il était impossible de prévoir alors, la création quelques années plus tard, d’un festival lyrique en plein air, le Festival d’Aix-en-Provence.

Sans le Songe en 1942, il n’y aurait pas eu de festival. C’est cette réussite et cette émotion accumulées qui ont eu un écho en 1948 dans la cour de l’archevêché ! D’autant plus que, tandis que la poésie de Shakespeare se fait entendre le soir venu, l’histoire et la guerre ne nous oublient pas : les premiers accords, la nuit du théâtre et au premier rang un siège vide. Personne ne s’était soucié de savoir qui devait l’occuper.
Entre, à la stupéfaction générale, le comte de Thun, consul d’Allemagne – nous sommes encore en zone libre pour quelques mois –, qui prend place. Personnage redouté, nazi parmi les nazis. N’oublions pas que l’orchestre était à 90 % juif ! N’oublions pas que toute une diaspora d’Europe de l’Est, avec ou sans papiers, était là, des résistants aussi sans doute. La beauté du moment était telle que notre crainte et notre terreur sont passées au second plan. Mais quelle affaire !

À la fin de la représentation, le comte de Thun s’est levé, s’est retiré, ne saluant personne. Il a écouté jusqu’à la fin et il est parti. Nous étions soulagés, le succès a été absolu, et cela s’est conclu, tout le monde le sait, par un feu de joie où décors et costumes y sont tous passés. À la russe !

Pour le geste : dans L’Idiot de Dostoïevski, Nastassia Philippovna ne jette-t-elle pas au feu les liasses de billets qui lui rappellent le bas monde ! Nous nous rendons compte aujourd’hui que Lily savait faire tout cela. Sa générosité venait de ce qu’elle ne se penchait jamais sur elle-même. Elle vivait dans la compassion et sans doute dans cette soirée, elle a pris sur elle de provoquer un succès mondain à la barbe de l’époque. Le comte de Thun avait sa chaise mais il devait avoir compris, face à cette femme, qu’il ne s’agissait pas de dire un mot ou de serrer une main !

Michel Enrici : Vous reliez la création du Festival d’Aix à cette soirée ? C’est une véritable révélation. Pouvez-vous préciser cette idée ?

Edmonde Charles-Roux :
C’est évident mais sans doute faut-il l’avoir vécu. L’immédiat après-guerre redistribue les cartes et les comportements. La Provence appartient à tous, c’est le Midi.
La Nationale 7 fait rêver. Jusque-là les mélomanes avertis ont toujours fréquenté Bayreuth et Salzbourg.

Mon père par exemple faisait une étape à Salzbourg en revenant de Prague et tour à tour il invitait un de ses enfants. Les places étaient déjà hors de prix. Lily était depuis des années, depuis des décennies, sur la route des grands festivals. Souvent, entre les deux guerres, elle ne rejoignait Montredon que pour se reposer de Bayreuth et de Salzbourg.

Le rêve de festival vient de là. Et le Songe lui a montré qu’un festival de plein air, dans le Midi, est possible. Donc pourquoi pas à sa porte ? Gabriel Dussurget s’échauffe avec elle sur ce sujet.

Pourquoi pas Marseille ? On se met au défi de trouver le lieu. Mais tout ici est trop bruyant, cocasse. La ville et ses habitants ne sauraient jamais vraiment se taire pour écouter Mozart. C’est comme ça.

Vilar qui avant Avignon a testé Marseille en a fait les frais aussi ! Aix devient l’objectif. À cette époque, c’est une belle endormie. Lily et Dussurget arpentent la ville qui, on le sait, propose des placettes intimes, ses fontaines et l’ombre de ses rues. La cour de l’archevêché enfin, et Lily décrète : c’est ici.
Et ce sera là !

Wakhévitch est sollicité pour les décors. Il connaît la comtesse, il connaît Montredon. Ils circulent ensemble, je conduirai parfois, dans l’extraordinaire Georgira rouge. On parle festival et on va se baigner.

Le miracle de 1948 est de réussir en faisant tout de bric et de broc, comme aimait faire la comtesse à qui rien ne résistait. Aix n’a pas assez su ou cru que le premier festival, celui de 1948, a été entièrement financé par Lily Pastré. C’est une grande injustice. Sans elle, cela aurait été une autre histoire.

Tout ce que tout le monde lui devait depuis les années de guerre est revenu vers cette première mouture du festival, celui des bonnes volontés, de tous ceux qui croyaient aux miracles de Lily. Le coup de génie fut sans doute de faire venir Hans Rosbaud et un orchestre allemand, spécialistes de Mozart. Trois ans après la fin de la guerre ! Les dents ont grincé.

Dès 1949 et dans les années qui suivent, le nom de Lily Pastré disparaît du comité de parrainage, Dussurget devient le brillant directeur de cette affaire qui prend une allure qui ne convient pas à la comtesse. Il s’agit de devenir professionnel et de sortir de cette atmosphère de partie de campagne.

Pour les plus ingrats, Montredon perd dans cet après-guerre une partie de son charme dont personne ne doutait quand ce havre était nécessaire. Il faut alors penser à La Règle du jeu de Renoir ; après la partie de campagne, après la fête, les tracas, et alors les limousines s’éloignent.

L’esprit du projet lui échappe et sans doute les nouvelles notabilités et les nouvelles obligations ne lui conviennent pas. Quelques lignes des Mémoires de Dussurget sont inutilement ironiques à l’égard de la comtesse, inutilement blessantes. Il a eu pourtant le bon goût de ne pas les publier de son vivant.

La comtesse fréquentera toujours Aix et son festival, elle y apparaît dans sa singularité, dans ses tenues improbables qui ne suscitent que de la tendresse pour ceux qui l’ont vraiment connue.

Michel Enrici : Aujourd’hui, le nom de Pastré est inscrit à Marseille dans l’espace public. La « Campagne Pastré » est un jardin public particulièrement riant, le château abrite un musée, un centre équestre rappelle la présence de toujours des allées cavalières, la Villa provençale fait partie des lieux de réception protocolaire de la Ville de Marseille. Comment cela s’est-il fait ? Est-ce une fin nécessaire et heureuse ?

Rudolf Kundera, Clara Haskil, 1948, Encre de Chine et gouache sur papier, 30,6x 26 cm. Musée Cantini, Marseille (photo Claude Almodovar – Michel Vialle)
Rudolf Kundera, Clara Haskil, 1948, Encre de Chine et gouache sur papier, 30,6x 26 cm. Musée Cantini, Marseille (photo Claude Almodovar – Michel Vialle)

Edmonde Charles-Roux :
Heureuse, je ne sais. On attendrait plus de reconnaissance, de conscience pour ce morceau d’histoire. La Villa provençale pourrait être un peu moins secrète et privative!

Lily Pastré nous quitte en 1974. Elle entretient jusqu’au bout sa toujours généreuse correspondance avec ses amis. « Venez donc vous reposer à Montredon », offre-t-elle toujours. Mais les temps ont changé. Qui souhaite se reposer dans ces années-là ? Des concerts sont donnés à la Villa mais le lien entre une époque, un esprit et l’initiative d’un personnage comme Lily, n’a plus le même sens.

La comtesse pourtant en étonnera plus d’un et jusqu’au bout en donnant par exemple aux compagnons d’Emmaüs un terrain qui jouxte sa propriété, nécessaire à leurs activités. Encore une fois, peu de paroles mais des actes.
Lors de ses funérailles, le plus beau bouquet a été celui de l’abbé et des Compagnons!

Pierre Pastré, qui a hérité de la générosité de sa mère, peut-être celui de ses enfants qui lui ressemble le plus, vit dans ce domaine qui est soumis à une pression immobilière particulièrement déplaisante. Il ne tient plus. Il conviendra avec Gaston Defferre de laisser ses propriétés à la ville, au prix des domaines. C’était courageux.
Ainsi, le classement eut lieu et l’affectation publique a fait cesser toute spéculation immobilière et sa cohorte de pratiques douteuses et d’intimidations. En tout cas, je ne doute pas que la présence des promeneurs et des enfants ne semble préférable à la comtesse à n’importe quelle autre solution.

Sans qu’ils aient de véritable mémoire, leur présence défend sa mémoire : n’a-t-elle pas été l’incarnation de l’hospitalité ? Mais on ne peut pas dire que l’on entretienne véritablement cette mémoire.

Sans doute un brin d’intelligence, d’audace et d’impertinence, ne ferait pas de mal à ce lieu car rien n’est plus cruel que l’indifférence des foules quand elles sont privées de souvenirs et de culture.

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