Alain Aubin, Chef de coeur

Contre ténor, compositeur, chef de chœur, Alain Aubin a plusieurs casquettes. Après avoir répondu présent pour la cérémonie d'ouverture de Marseille-Provence 2013, il présentera El Cachafaz de Copi, dont il a composé la musique, mis en scène par Catherine Marnas.
Avant de découvrir ce nouveau spectacle nous avons voulu en savoir plus sur cet artiste lyrique hors du commun.

Commençons par parler de vous, qui êtes vous Alain Aubin ? Racontez nous votre parcours.

J'ai rêvé de faire de la musique depuis petit mais dans une famille d'ouvriers Marseillais dans les années 60-70 ce n'était pas vraiment le propos. J'ai commencé par apprendre le piano et puis je me suis mis au hautbois. Le hautbois qui a été un instrument qui m'a séduit initialement. Je suis entré à l’orchestre de l'opéra de Marseille et donc j'ai commencé par être instrumentiste. Et puis finalement, à 23 ans, arrivé à mon but, je me suis aperçu que je m'étais trompé de but et que j'étais totalement habité par l'idée de chanter. A cette époque là, il y a eu les premières images télévisées d'Alfred Deller qui était un contre ténor très connu et un génie musical. Alfred Deller m'a totalement fasciné et c'est cette voix qui m'a fait entendre la voix qu'il y avait en moi peut-être.
Je me suis donc dirigé vers une carrière de chant qui m'a d'abord emmené vers de la musique baroque puisque c'était l'époque qui voulait cela, les année 80 à Paris. J'ai fait mes débuts en tant que chanteur dans le baroque, mais très vite c'est la musique contemporaine qui m'a attiré. Je trouvais que le baroque, même s'il est fascinant risque de tomber dans la répétition. J'ai eu besoin d'aller vers des langages musicaux actuels. C'est comme cela que j'ai rencontré de grands compositeurs comme Peter Eötvös qui a écrit l'opéra 3 sœurs. Je jouais Olga, l'une des sœurs. Cela a été une très grande expérience de jeu et une grande révélation de découvrir à quel point le chant et le jeu pouvaient être dissociés. Même si la musique est dramatique, il peut y avoir un jeu complètement stylisé et qui se distancie. Puis la fréquentation des compositeurs contemporains, y compris la direction de mon chœur amateur, l'Académie du chant populaire, pour lequel je réalise beaucoup d’arrangements polyphoniques, m'ont petit à petit ramené vers l'écriture musicale. J'ai commencé avec Catherine Marnas pour qui j'avais écrit la musique de Sainte Jeanne des Abattoirs de Bertolt Brecht. Dans ce spectacle il y avait à la fois une partition électronique et un chœur. Nous avons joué dans treize villes différentes avec un nouveau chœur à chaque fois.
A cette occasion j'ai développé une idée de transmission auprès de chœur amateurs, comment partager avec eux des notions de théâtre et de musique, leur donner des outils pour qu'ils sachent se déplacer sur scène et lire une partition. Ce que je dis là n'entre pas du tout en concurrence avec le travail des choristes professionnels puisque les œuvres que j'ai écrites jusqu'à présent sont des projets qui sont vraiment pensées pour des chœurs amateurs.
Et puis un jour Catherine Marnas m'a mis dans les mains ce livret de Copi, El Cachafaz que je ne connaissais pas car il est écrit en espagnol. C'est sa seule pièce écrite dans sa langue maternelle. Tout le théâtre de Copi est en français, il est d'ailleurs aujourd’hui au répertoire de la Comédie Française avec La Visite inopportune.

Vous êtes chanteurs, chef de chœur, compositeur, est-ce que ces rôles se complètent ou sont-ils indépendants les uns des autres ?

Ce sont des pratiques qui sont venues à différents moments de ma vie. Chanter je l'ai toujours fait et je continue. La composition est pratiquement venue dissociable du chant pour moi, car l'un est la nourriture de l'autre. Lorsque je compose je sais comment je chanterai cette phrase du texte. On me pose souvent cette question qui choque a priori car on n'a pas l'habitude de voir un compositeur chanteur lyrique. Il y a une sorte de retenue sur ce point là. Mais je pense simplement qu'il y a par exemple dans le cinéma beaucoup de réalisateurs qui jouent dans leurs propres films, ou des auteurs de théâtre qui jouent aussi les textes qu'ils écrivent, Copi le premier d'ailleurs. Je ne vois pas pourquoi un chanteur, à condition qu'il en ait les outils, ne serait pas aussi un compositeur.
Ensuite la notion de chef de chœur a démarré à un moment de ma vie ou j'ai eu envie de partage. Je trouve que le chant à la base est une pratique populaire. Il a commencé à exister par le chant traditionnel. La pratique vocale a toujours existé dans toutes les régions et tous les pays, et je regrette que cette pratique populaire ait disparu de nos métropoles modernes. La vie d'aujourd'hui n'a plus ce calendrier auquel tout le monde était convié autrefois, qui était forcément lié au calendrier soit religieux, soit des travaux des champs. Je trouvais que c'était très dommage que cette pratique ce soit éteinte. Mais je n'ai pas eu du tout envie de faire revivre ces traditions parce qu'on n'est plus concerné par les mêmes choses. Je me suis placé ailleurs, du point de vue de la pratique et du partage. J'ai puisé au début dans des répertoires traditionnels que j'ai ré harmonisé puis je me suis beaucoup intéressé aux chants de luttes.

Vous êtes très présent dans les événements de Marseille-Provence 2013, comment s'est déroulé ce partenariat ?

Ce partenariat s'est mis en place dans l'urgence. Cette équipe qui travaillait pourtant depuis fort longtemps sur l'événement, s'est réveillée très tard sur des demandes. On m'a par exemple commandé une partition au mois d'août, c'est-à-dire à peine 5 mois avant la cérémonie d'ouverture. Bernard Souroque, le maître d'oeuvre de la cérémonie, lui même convoqué très tardivement, a trouvé qu'il manquait un événement musical majeur. Il m'a demandé de composer un oratorio, cela a été fait dans l'urgence absolue. J'ai été très heureux de le faire, nous l'avons d'ailleurs aussi présenté au festival De vives voix.
Nous avons créé à la Major cet oratorio qui s'appelle Aoïdé ! Et je remercie Bernard Souroque qui m'a laissé aller sur le chemin sur lequel je voulais aller. Je voulais parler de l'immigration et des gens qui se noient en mer. Le texte et l'oratorio n'ont pas été écrits sur le ton de la lamentation car c'était tout de même pour une fête. Mais il me semble important que la culture prenne en compte le monde qui nous entoure.
Aoïdé ! c'est le cri de la sirène en grec, qui dit aux hommes "Partez sur les mers pour découvrir les mondes inconnus!”
Et puis il y a eu le Cachafaz qui était déjà sur les rails, mais c'est vrai que la capitale culturelle a permis à ce projet de se réaliser plus vite.
L'art lyrique n'a pas été vraiment représenté dans MP2013 car pour créer un opéra il faut beaucoup de temps. Il y a de la composition, de la dramaturgie, une mise en scène et une élaboration très longue. Heureusement que nous avions le Cachafaz déjà sur les rails. L’extrême lenteur et le manque total de contact avec les équipes de programmation artistique ont fait que ces projets n'ont pas été mis en place au moment où ils auraient du l’être.

Parlez nous de l'opéra El Cachafaz.

El Cachafaz est la dernière pièce de Copi. Curieusement il est revenu à sa langue maternelle, l'espagnol, pour l'écrire. Il l'a écrite sur son lit de mort à l’hôpital alors qu'il était en train de mourir du sida.
La collaboration avec Catherine Marnas va plus loin que ce qu’il peut se passer entre un compositeur et un metteur en scène habituellement. Il y a vraiment une écriture à deux, elle est très attentive à l'acteur. Elle travaille avec une grande douceur et une grande bienveillance, fouillant le texte dans ses moindres détails et parvenant ainsi à le rendre intelligible.

Cachafaz est un retour dans les années de dictature en Argentine dans lesquelles il resitue le sujet de l'exclusion de l'homosexuel, et qui est placé dans un contexte de faim et de pauvreté. Il y a à la fois une exclusion de la pauvreté et parmi ces pauvres, une exclusion des homosexuels. Dans cette pièce il parle aussi de la fascination des êtres transgenre pour des hommes hétérosexuels. Le personnage auquel Copi a donné le nom de El Cachafaz est a priori un petit voyou hétérosexuel qui est amoureux et qui vit avec La Raulito, un transsexuel. Leur couple créé un scandale dans la promiscuité de ces gens qui vivent les uns sur les autres.
Raulito est un personnage qui se considère au dessus des autres. Et avec Cachafaz ils vont se retrouver à tuer un policier. C'est alors que Raulito a l'idée extraordinaire de débiter le corps du policier pour en faire des saucisses et le manger. L'histoire se déroule dans un quartier où ne vivent que des anciens employés d'abattoirs qui ont été fermés. Il faut comprendre que pour Copi, la police représente la dictature.
Il y a une grande présence du peuple et les chœurs, puisqu'il y en a trois sont pratiquement les personnages principaux d’ El Cachafaz. Ils représentent à la fois les morts, puisqu'il y a le chœur des âmes, et les vivants avec leurs préoccupations qui sont très différentes selon que ce sont des hommes ou des femmes, qui sont en conflit permanent entre eux. On peut dire aussi que la misère n'arrange pas les relations entre hommes et femmes, et pousse chacun dans ses retranchements.
Il y a eu pour moi une vraie résonance entre les chants populaires de luttes et le théâtre au niveau de la composition. Heureusement, nous avons commencé à préparer les chœurs il y a un an et demi. Aujourd'hui je n'ai plus de rôle de chef de chœur car je suis entouré de 3 autres chefs de chœurs qui sont Brigitte Cirla, Brigitte Fabre et Etienne Jesel, qui me remplacent avec talent. Ils sont aussi inclus dans la mise en scène, ils sont des personnages.
C'est un opéra qui a été qualifié d'opéra pour adultes et adolescents car la sexualité est très présente. La cruauté aussi, mais il y a cependant beaucoup d'ironie. Durant le spectacle il y aura sûrement un entracte qui s'inscrira dans le prolongement du premier acte au cours duquel le public se sentira invité à un drôle de banquet...

Propos recueillis par Mireille Jauffret.

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