Un Mucem complétement foot !

Du 11 octobre 2017 au 4 février 2018

Le foot, un phénomène mondial qui touche toutes les classes de la société, d'Istanbul à Marseille, de Madrid à Alger... Nous sommes foot présente plus de 400 oeuvres pour poser notre regard sur la culture footballistique en Méditerranée

Panem et circenses III (du pain et des jeux) 1989 Win Delvoye © N.Ammirati

Dans les usines nordistes comme dans les cités marseillaises, dans les ports d’Istanbul ou d’Athènes, le football, dont la popularité est inégalée, possède la capacité de faire vivre ensemble les habitants de la Méditerranée. A contrario, ce sport renvoie aussi l’image d’une région traversée par les clivages sociaux, la violence, le racisme et le fanatisme.

« Plutôt que de parler du jeu lui-même, de ses règles et de son histoire, l’exposition révèle à quel point il est pertinent de regarder les sociétés de l’Europe et de la Méditerranée à travers un ballon. » Florent Molle

Tout le monde concerné par le football

S’il reste l’incarnation d’un idéal pour de nombreux jeunes, le football est aussi un révélateur des déséquilibres économiques planétaires. Devant les extraordinaires enjeux financiers que représente le «foot business», les cas de fraudes se multiplient, lors des matchs comme lors de l’attribution des grandes compétitions. L’issue du débat concernant la professionnalisation du football, initié par Jules Rimet, fondateur de la coupe du monde et Pierre de Coubertin, créateur de l’olympisme, a changé la physionomie de ce sport, même si des réponses citoyennes offrent aujourd’hui d’autres perspectives.

Une ultra dans les années 70

Un match amateur sur les bords de la Corniche

Au cours de l’histoire récente, les tribunes des stades ont été témoins d’affrontement et de propagande. Ils se sont aussi fait l’écho d’engagements citoyens de la part de joueurs et de supporters qui se sont emparés du football pour revenir à la source du jeu et défendre les valeurs morales et humanistes qu’il véhicule : respect des règles et de l’adversaire, dépassement de soi, solidarité, esprit d’équipe… Ainsi, le football reflète une part grossissante des valeurs morales et des idéologies politiques véhiculés par les populations des XXe et XXIe siècles. Il est un révélateur de nos sociétés, un reflet de ce qu’elles comportent de plus sombre mais aussi de plus lumineux.

Des pièces venues du monde entier

Avec « Nous sommes foot », le Mucem fait le pari d’ouvrir son regard à la vibration de la ville qui l’accueille. Car Marseille vit au rythme du football. Elle respire foot. Elle déprime les lendemains de défaite, elle communie les soirs de victoire. Cette passion dit beaucoup de sa nature. À commencer par son côté éminemment populaire.

Grâce à plus de 400 oeuvres, objets, photos, installations et vidéos issus des collections du Mucem, de musées, de fédérations de football ou de collections privées et d’enquêtes collectes, le Mucem souhaite rendre hommage au football et à la culture populaire qui l’accompagne, en Méditerranée comme à Marseille, promue en 2017 au titre de capitale européenne du sport.

Le parcours de l’exposition s’appuie sur trois grandes séquences, décomposées en 11 sections et encadrées par une introduction et une conclusion. Une exposition qui, selon les règles, se visite en 90 minutes !

Ballon d'or Fifa 2007 © Musée National du Sport Nice

Concrete #3 Khaled Jarrar - Ramallah 2012 - Ballon et une paire de chaussures de football fabriqués avec le béton du mur de séparation Palestine / Israël © N.Ammirati

Cartes de membre Ultra - Commando Ultra (OM) de 1984 à 1999 © N.Ammirati

Entretien avec Florent Molle et Gilles Perez, commissaires de l’exposition

« Nous sommes Foot »… même si on n’a jamais tapé dans un ballon, même si on ne s’est jamais intéressé à ce sport ?

Florent Molle — C’est l’idée ! C’est peut-être un peu ambitieux, mais nous souhaitions suggérer avec ce titre provocateur que tout le monde est concerné par le football, et notamment aussi ceux qui détestent ce sport. On ne peut pas fermer les yeux sur le fait que le football est le sport le plus populaire du monde : faut-il rappeler que plus d’un milliard de téléspectateurs ont regardé la finale de la dernière Coupe du monde ? Si le football est si présent, c’est parce qu’il est bien plus qu’un simple sport. Plutôt que de parler du jeu lui-même, de ses règles et de son histoire, l’exposition révèle à quel point il est pertinent de regarder les sociétés de l’Europe et de la Méditerranée à travers un ballon. Tout au long du parcours, il est question de passion, de sentiment religieux, d’appartenance, de violence, de genre, de politique et d’économie…

Gilles Perez — Nous sommes tous foot ! Et on s’en amuse énormément dans l’exposition où, dès l’entrée, le visiteur doit passer par un « sas anti-foot » : un vestiaire où l’on va se débarrasser de ses vieux oripeaux, c’està- dire de toutes ses idées préconçues sur ce sport. Il s’agit de « se laver les idées », de redevenir le gamin qui regarde ses copains taper dans le ballon et partage avec son père l’enthousiasme d’une victoire… Nous sommes Foot, car le football est un sport universel. Quel que soit l’endroit du monde où l’on se trouve, il permet de rentrer en contact avec l’autre. Lorsque j’étais reporter de guerre, j’avais un « mot de passe » infaillible pour aborder civils ou militaires : « J’arrive de Marseille, la ville de Zidane. » Cela permettait tout de suite de lancer la conversation ! En Asie du Sud-Est, je demandais : « Vous êtes Arsenal, Chelsea ou Liverpool ? » En Espagne : « Vous êtes Real ou Barça ? » Le football est une culture commune à l’ensemble des peuples du monde.

Zinedine Zidane après la victoire de la France lors de la Coupe du monde 98 © N.Ammirati

© Geoffroy MATHIEU

En quoi le football est-il un sujet d’exposition pertinent pour le Mucem ?

F.M. — Pour un musée de société, évoquer le football est une évidence. Comme le rappelle le philosophe Jean-Claude Michéa, le football offre un reflet idéal pour comprendre toutes les contradictions de la société libérale moderne. C’est un sport populaire, mais aussi l’un des plus grands business au monde. C’est un sport basé sur la solidarité, mais il reflète aussi les inégalités, sociales ou de genre, présentes dans nos sociétés. C’est à la base un sport « amateur », mais c’est aujourd’hui l’un des éléments phares de notre société du spectacle. Le football est donc le reflet de nos sociétés contemporaines, où tout s’achète et tout se vend, même un joueur, ou un match !

G.P.— Faire une exposition sur le foot n’est pas chose évidente. Certains peuvent considérer que le football n’est qu’un épiphénomène, qu’il ne mérite pas d’entrer dans un musée… Notre souhait est de faire comprendre que ce sport nous renvoie sans cesse à une réalité sociétale et politique. Comme l’a souligné Florent, le foot est un polaroïd de nos sociétés et sa marchandisation croissante a travesti notre vision de ce sport, elle nous a fait oublier les émotions premières qu’il véhicule. Notre message est qu’il est nécessaire de revenir aux fondamentaux, de percevoir le foot comme un moment de partage. Avec cette idée utopique que le football est un bien commun nécessaire à la construction d’un bien commun des peuples : il faut donc s’élever contre les appropriations marchandes et financières des passions populaires.

Marionnette de Zinedine Zidane "Les Guignols de l'info" Canal + Première apparition dans l'émission du 26 mai 1995 © N.Ammirati

© N.Ammirati

C’est justement pour « revenir aux fondamentaux » que vous êtes allés « sur le terrain », dans plusieurs pays méditerranéens, afin d’effectuer plusieurs campagnes d’enquêtes-collectes et ainsi de rencontrer ceux qui vivent cette passion au quotidien ?

F.M. — Il s’agissait en effet de montrer que le supportérisme est un loisir pratiqué par de nombreuses personnes. Il fallait prendre au sérieux cette « culture foot », la considérer comme un fait social, l’investiguer, la documenter, et collecter objets et témoignages. Quatre chercheurs (Abderrahim Bourkia, Christian Bromberger, Sébastien Louis et Ljiljana Zeljkovic) sont donc partis à la rencontre de supporters dans plusieurs pays (Algérie, Tunisie, Israël-Palestine, Bosnie-Herzégovine, Italie, France, Espagne).

Nous avons également contacté tous les groupes de Marseille, et puis nous nous sommes très vite rapprochés du Commando Ultra’ (CU 84) et de la « vieille garde », les anciens, les premiers à avoir initié ce type de supportérisme en France. Nous avons ainsi pu collecter des écharpes, des drapeaux, des banderoles, des stickers, des fanzines, des T-shirts, des photos… Tout ce qui représente la culture matérielle du supportérisme et du « mouvement ultra ». Parmi les pièces les plus remarquables, il y a cette caisse de klaxons, réalisée en 1972 par un groupe ultra italien (Ultras Latina 1972) dans laquelle étaient installées deux batteries de voiture, reliées à huit klaxons de Fiat 500 ! De quoi réveiller un stade ! Je citerai aussi la banderole des Ultras Verde Leone du Mouloudia Club d’Alger… Et les centaines de photographies réalisées sur le terrain. Dans le côté « hools », nous avons aussi collecté une barre de fer, utilisée par les supporters russes et les supporters anglais, à Marseille, rue Fort- Notre-Dame, pendant les bagarres qui se sont déclarées en marge de l’Euro 2016.

Omar victor Diop série Diaspora Courtesy Galerie MAGNIN-A Paris

Marraine de l’exposition, Honey Thaljieh est née en 1984 à Bethléem. Elle est arabe et chrétienne. Et aussi footballeuse, la première Palestinienne à avoir pratiqué ce sport en compétition. À 25 ans, elle devient capitaine de la première équipe palestinienne de football féminin à disputer une rencontre internationale. Dans la banlieue de Jérusalem-Est, 10 000 femmes se rassemblent dans les tribunes d’un stade pour supporter Honey et ses coéquipières contre l’équipe de Jordanie. Honey Thaljieh est aujourd’hui une ambassadrice dynamique et reconnue du mouvement de la Paix par le Sport. © N.Ammirati

Caisse de klaxons des Ultras Latina (Italie) 1972 et Cantine utilisée lors des déplacements par le Commando Ultra (OM) 1984 © N.Ammirati

Dans le rapport qu’entretiennent les supporters avec leur passion pour le foot, y a-t-il une spécificité méditerranéenne… et marseillaise?

F.M. — Si spécificité méditerranéenne il y a, elle existe sans doute dans le mouvement ultra, ce mouvement de contre-culture qui s’est constitué dans les années 1960 en Italie et qui s’est diffusé très vite dans le reste de l’Europe. En France, la première association voit le jour à Marseille en 1984. Dès la fin des années 1990, le mouvement dépasse les frontières du continent européen pour se développer en Tunisie, au Maroc, en Algérie, en Libye, en Égypte, en Israël et en Palestine.

G.P. — Il est vrai qu’à Marseille, le foot se vit plus intensément qu’ailleurs. Il y a cette fameuse 44e minute, le 26 mai 1993, quand la ville a chaviré dans l’émotion, quand elle a planté son drapeau sur la planète Europe. Marseille la mal-aimée accédait enfin à la reconnaissance en atteignant le sommet de l’Europe. L’OM et ses supporters resteront, quoi qu’il arrive, « à jamais les premiers » à avoir remporté la Ligue des champions. L’autre spécificité propre à Marseille tient aux revendications antifascistes et antiracistes des supporters.

Marius, tatouage "Notre-Dame de la Garde" et Mickael, tatouage "Fier d'être Marseillais" tatoué par Tattoo Bob - Anne Van der Stegen 2011

© N.Ammirati

Comment s’organise l’exposition ? Quelles sont ses grandes thématiques ?

G.P.— Après le « sas anti-foot » introductif, le visiteur rentre littéralement dans un stade de football, sous les gradins, avec une ambiance scénographique conçue par les directeurs artistiques Democracia. La première partie traite de la « Passion » dans toutes ses dimensions : du point de vue de l’intime, de la ville, de la nation. Nous nous intéressons aux rapports entre football et religion et nous allons jusqu’à comprendre la culture ultras et ce qui la distingue du hooliganisme. La deuxième partie est intitulée « Engagement ». Nous y présentons les liens qui unissent football et politique. Nous cherchons à comprendre comment cette culture populaire a été utilisée au cours de l’histoire politique récente et comment, a contrario, des joueurs ont pu se saisir du pouvoir du football pour défendre d’autres idées. Ici, le visiteur rentre dans ce que l’on nomme « Le stade Agora », un stade reproduit en miniature dans lequel nous espérons voir naître des discussions pour rappeler que le stade est aussi un lieu public.

F.M.— « Mercatos » est le titre de la partie suivante. Nous continuons ici notre fil historique pour retracer l’évolution du football, de l’amateurisme à la professionnalisation, jusqu’au marché des transferts. Une salle dans laquelle des affiches de publicités prennent place à côté d’affiches de films et des disques 45 tours pour montrer comment est né le football marchandise, dont l’un des aboutissements réside dans ces objets. L’exposition confronte ensuite le visiteur à la face sombre du football actuel, celle de la corruption et des intérêts financiers. Nous nous demandons ici si le football doit nécessairement gagner à tout prix. La dernière partie propose aux visiteurs une vision plus positive du football en rappelant que celui-ci offre toujours la possibilité d’un monde solidaire et citoyen. Son futur ne dépend que de ce que nous en ferons.

Disques 45 tours © N.Ammirati

Le stade Agora © N.Ammirati

Infos pratiques

Au MuCEM
Du mercredi 11 octobre 2017 au dimanche 4 février 2018
Billetterie

Maillot de Cristiano Ronaldo au Real de Madrid 2013/14 © N.Ammirati

Maillot de Diego Maradona avec le SSC Napoli 1990/91 © N.Ammirati

Maillot de Zinedine Zidane à la Juventus de Turin 1997/98 © N.Ammirati

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