JEAN DUBUFFET, UN BARBARE EN EUROPE

Publiée le jeu 18/04/2019 - 02:00 / mis à jour le mer 28/07/2021 - 02:00

Peintre, écrivain, inventeur de « l’Art Brut », Jean Dubuffet (1901-1985) fut un acteur majeur de la scène artistique du XXe siècle, du 24 avril au 2 septembre 2019. Entretien avec Baptiste Brun et Isabelle Marquette, commissaires de l’exposition du musée Cantini.

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Jean Dubuffet, Le Déchiffreur
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Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, cet artiste insaisissable et polémique met en jeu une critique radicale de l’art et de la culture de son temps, en faisant de l’invention sans cesse renouvelée le pilier de la création et de la pensée. Empruntant à l’anthropologie, au folklore ou au domaine de la psychiatrie, il poursuit l’activité de décloisonnement opérée par les avantgardes de l’entre-deux-guerres, dynamite la croyance en un art supposé primitif et ouvre de nouvelles voies de création.

Cette exposition donne à voir comment Jean Dubuffet entremêle dans son oeuvre ses activités de peinture et d’écriture avec les recherches qu’il a consacrées à ce qu’il nomme l’Art Brut. Elle présente sa production artistique dans toute sa diversité, en s’attachant notamment à montrer les objets et documents issus des prospections qu’il a mises en oeuvre en visitant musées d’ethnographie ou d’art populaire, mais aussi diverses collections dédiées à « l’art des fous ».

Comment faut-il comprendre le titre de l’exposition ? Jean Dubuffet est-il un « barbare en Europe » pour avoir balayé les valeurs dominantes de l’époque, ou alors ce titre évoque-t-il aussi son rapport aux cultures longtemps supposées « primitives » ?

Les deux ! C’est justement parce que Dubuffet interroge les valeurs de la culture occidentale de
son temps que l’on a choisi d’utiliser ce terme polémique de « barbare ». Cela fait référence à un livre du poète Henri Michaux, Un barbare en Asie, où ce dernier découvrait qu’en pays « barbare », dans une autre culture, c’était lui le « barbare ». Un effort de relativisation des valeurs semblable à la démarche de Dubuffet. Les deux hommes admiraient d’ailleurs leurs oeuvres respectives.

D’autre part, Dubuffet s’intéresse aux cultures extra-occidentales, longtemps supposées « primitives », mais conteste l’usage de ce qualificatif. Il réfute les notions d’« art primitif » ou de « culture primitive ». Pour lui, il n’y a pas de hiérarchie en art, il n’y a que de l’invention. Il considère que le « primitif » est une invention de l’Europe pour coloniser le monde.

Dans un musée comme le Mucem, qui interroge la porosité des cultures, il est intéressant que cette notion de « barbare », prédominante encore aujourd’hui, puisse être interrogée d’une nouvelle façon. À l’heure où la question des migrants ou des frontières fait débat en Europe, cette thématique paraît toujours pertinente.

Qu’est-ce que « l’Art Brut » ?

Pour Dubuffet, l’Art Brut concerne « des ouvrages réalisés par des personnes indemnes de culture artistique ». C’est aussi une appellation poétique, car « l’art », c’est tout le contraire du « brut ». Par cet oxymore, il nous rappelle qu’il est un écrivain, un inventeur dans le langage. Enfin, comme l’explique la chercheuse Céline Delavaux, l’Art Brut, c’est aussi le « fantasme » de Dubuffet : le fantasme de pouvoir créer à partir de ses propres impulsions sans aucune référence : une création pure.

L’Art Brut, c’est aussi une recherche. Une recherche d’objets, qu’il appelle des « ouvrages », terme pouvant recouvrir l’écriture, la peinture, la sculpture, la broderie, l’assemblage – toutes sortes de choses de grande invention –, qu’il va chercher par l’intermédiaire de ce qu’il appelle des « prospections ». Un mot proche du vocabulaire de l’ethnographie. Il va ainsi mettre en place un grand réseau de collectionneurs-rabatteurs dans les champs de la psychiatrie, des arts populaires, de l’ethnographie, qui vont lui permettre de réunir ce qui deviendra la Collection de l’Art Brut à Lausanne.

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JEAN DUBUFFET, UN BARBARE EN EUROPE
Jean Dubuffet, Affluence, 22-23 mars 1961, huile sur toile, 89 × 116 cm. Collection Fondation Dubuffet, Paris © Fondation Dubuffet, Paris
Comment cette notion a-t-elle évolué depuis son « invention » par Dubuffet ?

La notion d’Art Brut apparaît à l’été 1945 lors d’un voyage en Suisse où Dubuffet visite le musée d’Ethnographie de Genève, ainsi que des hôpitaux psychiatriques. Il s’intéresse alors à tout ce qui relève de l’altérité artistique. Où trouve-t-on un art différent ? En Afrique, en Océanie, dans les pays colonisés, chez les enfants, dans les milieux psychiatriques, dans les prisons, dans l’art populaire, dans les graffiti des rues!

Aujourd’hui, on utilise trop souvent le terme d’Art Brut pour désigner tout ce qui relève de la création en lien avec la pathologie et la déficience mentales, alors que Dubuffet a toujours voulu éviter ça. Pour lui, il n’y a pas d’art spécifique à la schizophrénie ou à la trisomie. Il s’agit là d’une simplification contemporaine du terme… Une affaire de marché, aussi : la folie est une plus-value!

Dubuffet souhaitait célébrer la singularité de l’invention. Mais la marchandisation de l’Art Brut insiste moins sur l’invention que sur l’altérité psychologique et mentale, non sans se faire le relais d’une certaine morbidité contemporaine.

L’une des particularités de cette exposition est qu’elle mêle art et sciences humaines…

Nous aurions pu appeler l’exposition « Dubuffet ethnographe », mais nous ne souhaitions pas qu’il y ait confusion. Dubuffet est avant tout un artiste. Il n’est ni un ethnographe ni un historien, et encore moins un critique d’art. Mais comme nombre d’artistes de sa génération, il s’intéresse à la littérature, à l’ethnographie, à la philosophie, à la psychologie, à la sociologie, à la préhistoire…

Toutes ces disciplines concourent, durant l’entre-deux-guerres et au-delà, à redéfinir les limites de l’art. Dubuffet aime la « dispute » au sens philosophique du terme, il aime débattre de thèmes contemporains à la jonction de l’art et des sciences humaines. Et plus avant, il va détourner certaines pratiques des milieux de l’ethnographie ou de la psychologie à destination de ses prospections pour l’Art Brut ainsi que pour son propre travail. En ce sens, il préfigure les années 1970 et 1980, que des auteurs américains comme Hal Foster ont appelées « le tournant ethnographique de l’art ».

Qu’est-ce qui vous a le plus étonnés durant vos recherches sur cette exposition ?

Sa passion maniaque. Dubuffet était très systématique dans ses recherches et dans son travail,
il archivait absolument tout, il déployait un travail considérable : il fut l’un des artistes les plus prolifiques de son temps. Et un écrivain tout aussi prolifique.

Cette masse d’archives disponible nous a permis de constater une vraie cohérence entre ses activités d’écrivain, ses activités d’artiste, et ses prospections autour de l’Art Brut. On a souvent reproché à Dubuffet d’être plongé dans la contradiction, mais ce que l’on oublie de voir, c’est que chez lui, la contradiction est un moteur, un mouvement qui engage au dépassement des positions fixées. D’où ce mouvement autour de la remise en cause des valeurs dominantes.

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Jean Dubuffet, Paris plaisir, oct. 1962, gouache avec pièces rapportées, collées sur papier, Paris, 67 × 81 cm. Musée des Arts décoratifs, Paris
Jean Dubuffet, Paris plaisir, oct. 1962, gouache avec pièces rapportées, collées sur papier, Paris, 67 × 81 cm. Musée des Arts décoratifs, Paris
Quelles sont les oeuvres majeures présentées dans l’exposition ?

Il est difficile de répondre, car Dubuffet refusait d’établir une hiérarchie stricte dans son travail.
Nous pouvons néanmoins citer quelques oeuvres importantes comme Le Géologue, qui montre un petit personnage sur un paysage de couches stratigraphiques, tenant une petite loupe. Une façon de montrer que l’homme n’est plus au centre du monde.
Nous pouvons aussi parler de l’oeuvre Le Métafizyx, qui nous a été prêtée par le Centre Pompidou / Musée national d’art moderne : un corps de femme où l’artiste montre bien l’inversion des valeurs et des genres, tout en tordant le langage. Une sorte de renversement des polarités assez iconoclaste.

Après le Mucem, cette exposition sera présentée à Valence puis à Genève. La preuve que les réflexions de Dubuffet s’avèrent toujours d’actualité ?

D’une part, il est intéressant de relever que beaucoup de jeunes artistes s’intéressent aujourd’hui au travail de Dubuffet alors qu’il était tombé en désuétude dans les années 1980 et 1990. D’autre part, on verra dans le catalogue de l’exposition, qui fait intervenir des historiens de l’art, des spécialistes de l’anthropologie ou encore des philosophes, que ce lien entre les arts et les sciences humaines est au coeur des travaux de recherche les plus récents.

Cette exposition au Mucem est pour nous une manière d’évoquer les rapports qu’entretenait Dubuffet avec le musée de l’Homme et le musée des Arts et Traditions populaires. Quant à l’exposition au musée d’Ethnographie de Genève, elle marque en quelque sorte une forme de célébration du voyage décisif de Dubuffet en Suisse, dont nous avons parlé plus haut. C’était en 1945, soit il y a près de 75 ans !

L’exposition sera ainsi présentée successivement dans un musée de civilisations, un musée d’art moderne et un musée d’ethnographie. Ce qui résume bien le caractère transdisciplinaire de Dubuffet. Cette ouverture fut pour lui un moteur pour penser le monde, non sans qu’il prenne le risque de douter du bien-fondé de toute valeur, en joyeux nihiliste qu’il était ! C’est d’ailleurs ce que montre la fin de l’exposition.

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