Yazid Oulab, ouvrier de l'art contemporain

Mis à jour le 8 janvier 2019

Yazid Oulab est un artiste Algérien qui vit et travaille à Marseille. Il expose ses oeuvres jusqu'au 1er septembre 2013 au FRAC (Fonds Régional d'Art Contemporain) pour ce qu'il appelle sa première exposition monographique.
Teinté de poésie, ses oeuvres parlent du travail et de la pensée. Elles les mélangent, les entrelacent pour nous faire comprendre la vie de l'artiste et son cheminement. Plus que des objets, ce sont des questionnements sur la vie, la religion, la famille, les origines.

Qu’est-ce qui caractérise votre travail ?

Mon travail a plusieurs aspects : la poésie, l’écriture, l’outil du travail et l’outil de la réflexion et de la pensée. Avec ces moyens ou ces médiums, j’essaye de dialoguer, de faire dialoguer l’outil du travail avec l’outil de la pensée et de l’écriture. Cette réflexion se traduit à la fois par l’objet et par le dessin.
Pour moi, le dessin est très important parce que c’est vraiment l’expression première, et le premier geste qui traduit la pensée, fidèlement pour raconter des histoires. Les histoires elles peuvent être autour d’un mot, d’une poésie, autour d’un mythe.

La première chose que j’ai essayé de faire c'est réfléchir sur ce qu’est un travail artistique, un plasticien, avec quel matériau il travaille, quelle est sa préoccupation « d’où je viens, qui je suis », j’ai écrit ces questionnements noir sur blanc et j’ai commencé à répondre avec cette petite biographie, pour comprendre qui je suis, d’où je viens et où je vais, et pourquoi je me retrouve à faire des objets.

Quel est votre point de départ ?

C’est vraiment quand je suis sorti de l’école de Luminy que j’ai commencé à réfléchir sur le statut d’artiste, sa proposition et son inscription dans une Histoire de l’art et ce qu’il peut apporter.
Comment l’artiste peut-il réfléchir, à la manière des anciens qui nous ont déjà tracé la route.

Quand on commence à poser des questions, on prend les mots qui viennent pour échafauder une idée. Donc je me suis dit, maintenant il faudrait que j’échafaude une idée de l’art, un concept. Je viens d’une culture très riche : dans le théâtre, dans la poésie, dans son côté spirituel et par le geste, le comportement, la vie sociale.

J’ai constaté que l’art d’une manière générale en Afrique du Nord n’a pas été réfléchi et pensé selon une réflexion personnelle. Nos ainés avaient uniquement le souci de traiter l’espace de l’expression dans un aspect visuel. Et il n’y avait pas de réflexion sur la technique. Je me suis heurté à un vide, mais comme je pensais toujours à échafauder un concept, j’ai pensé au lieu le plus propice pour exploiter le vide : le désert. A ce moment-là que j’ai fait ma première installation : un échafaudage dans le désert. Juste le temps de réfléchir sur cette construction, construction de la pensée du geste.

Les premiers Algériens sont venus en France en tant qu’ouvriers, ils ont contribué à la construction de ce pays. J’ai pris comme socle, un outil de travail : l’échafaudage qui se dresse par paliers et je l’ai installé dans le désert le temps de répondre à mes préoccupations. L’échafaudage est normalement adossé à une façade, comme à une culture. Pour moi la façade est comme une architecture déjà présente mais qu’il faut embellir, ravaler. Sur cet échafaudage, dressé par lui-même en face d’une dune dans le désert, la façade existe intérieurement dans la pensée. L’idée donc de ravaler la pensée, lui donner une structure et l’inscrire dans une construction. C’est le point de départ de tout mon travail.

Après j’ai continué à poser des questions mais du côté culturel. Nous avons une culture arabo-berbère : le Berbère est ancré dans les signes et le côté arabe est ancré dans le Coran et l’Islam. C’est en regardant la façon de vivre de mes grands-parents, leur façon très simple de pratiquer l’islam, que je me suis posé la question suivante « Qui m’a donné la vie et comment ? ». Le premier questionnement a concerné mes parents : « Qui est mon père, qui est ma mère ? ». Mon père était un ouvrier accompli et ma mère était plongée dans les arts, poésie, musique, théâtre… Les deux m’ont transmis leurs savoirs par l’intermédiaire de mes grands-mères avec lesquelles j’ai grandi.

L’un m’a appris le goût de faire et l’autre, le goût de la poésie. Pour symboliser cette union, j’ai trouvé que le clou pouvait me servir de lien, d’accroche, entre mon histoire passée et de mon histoire d’aujourd’hui. Et en même temps, le clou vient de l’écriture cunéiforme, c’est donc vraiment l’objet qui va à la fois symboliser l’écriture et le travail.

Le clou est très important dans mon travail. On le voit dans l’exposition au FRAC, où il est exposé dans toute sa dimension. Il peut mesurer 1cm, et il peut mesurer jusqu’à 3 mètre 50.

Il me sert également à matérialiser la religion musulmane. Si je devais la condenser dans un seul geste dynamique, je dirais que c’est une descente, puisqu’on dit que le Coran est descendu. Ce geste m’a permis de me poser des questions par rapport à l’outil très simple de la construction : le fil à plomb.
Avant d’élever un mur droit, il faut d’abord faire tomber le fil à plomb. Tous mes objets et créations, tournent autour de cet échafaudage de la pensée. Pour cela j’emprunte des gestes de l’ouvrier et de l’artisan et j’essaye de leur donner ma dimension poétique et culturelle à travers le temps pendant lequel je me suis formé intellectuellement.

Vous utilisez de très nombreuses techniques, ce choix est-il important ?

Les supports et les médiums sont très importants. Je choisis un matériau qui va répondre à l’idée que j’ai envie de faire passer. Un médium plutôt qu’un autre pourra vraiment traduire la pensée juste.
Par exemple la contemplation : j’ai fait une vidéo dans laquelle je pose la question «Qu’est-ce qu’un dessin ?» Comment l’être humain a-t-il contemplé la nature pour y trouver l’idée du dessin? J’ai trouvé que si on regarde un bâton d’encens, lorsque s’élève la fumée, on peut voir la ligne, la courbe et le cercle, qui sont les fondements même du dessin. Dans la vidéo, il y a quatre bâtons d’encens dont les volutes évoluent dans un genre de chant poétique.

De toute façon pour moi la sculpture, la peinture se font avec le premier geste. Le sculpteur va prendre le marteau et le burin pour casser. Ce geste justement je l’ai matérialisé en dessin en prenant un marteau, symbolisant le travail, et le fusain, symbolisant le dessin. Avec le marteau je suis venu taper sur le fusain, à la manière d’un sculpteur pour dessiner des montagnes. Avec toujours l’idée de l’artisan qui dessine, en transformant un geste ancestral, en le sublimant pour en faire une œuvre d’art. Finalement je ne crée rien du tout, je ne fais qu’emprunter des choses.

Vos œuvres tournent-elles autour d’un même thème ?

Toutes mes œuvres symbolisent le lien : ce qui rattache l’être humain au monde. Le lien entre l’éducation et ce que l’on est par la suite, comment l’homme devient le traducteur d’un geste naturel.

L’artiste essaye toujours de se surprendre et de s’émerveiller. S’il n’arrive pas à s’émerveiller de son travail, il reste mécontent. Le but est de faire une œuvre qui va transporter par la joie et qui en même temps va informer. Ce côté enfantin permet à l’artiste de mélanger des techniques, de casser des tabous.

C’est important d’exposer à Marseille pour votre première exposition « en solo » ?

C’est très symbolique pour moi. Enfin ma ville, la ville où j’ai commencé à vraiment réfléchir, me donne le moyen de partager tout ce que j’ai élaboré depuis 10 ans, avec les Marseillais et les autres.

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