Les rêveries d’une bergère philosophe

Rencontre avec Mathilde Sainjon à Saint-Rémy-de-Provence

Mis à jour le 24 février 2021
Par Virginie Ovessian
Par Virginie Ovessian

Photographe indépendante et fondatrice du compte @in_the_mood_for_arles, Virginie Ovessian exerce essentiellement dans les domaines culinaires, architecturaux et décoratifs. En 2019, elle publie l’ouvrage « Arles, petit guide de vie quotidienne » aux éditions Actes Sud.

Et si une promenade bucolique nourrie de réflexions philosophiques se transformait en métier ? Mathilde Sainjon, bergère entre Le Dévoluy et Saint-Rémy-de-Provence nous enseigne l’art de protéger le vivant.

Est-ce la lecture des rêveries d’un promeneur solitaire de Jean-Jacques Rousseau qui força le destin de Mathilde Sainjon et qui la conduisit à devenir bergère ? Rien ne prédestinait cette brillante étudiante en double master de philosophie et sociologie à préférer la vie nomade. Voilà pourtant six ans que Mathilde est bergère et vit avec son troupeau de brebis, son cheval, ses chèvres et ses chiens entre le massif du Dévoluy dans les Hautes-Alpes et les Alpilles.

De la philosophie à la pratique

De retour à Saint-Rémy-de-Provence pour l’agnelage, Mathilde nous parle de sa vie; qui aux yeux du citadin, paraît si atypique; ses joies, ses combats quotidiens et revient sur son parcours.
Influencée par sa grand-mère, éleveuse de bovins, Mathilde réfléchit, lit, observe et comprend très vite que pour elle, le bonheur est dans le pré. À peine âgée de vingt ans, elle expérimente le wwoofing* notamment en Roumanie, qui lui permet de découvrir la vie fermière et sa passion incommensurable pour les animaux. Revenue en France, elle cherche à tout prix à trouver un emploi de bergère. Elle poste une annonce sur emploiberger.com et décroche son premier job. Mathilde se retrouve entourée de 1600 bêtes autour d’elle en bas de la vallée. Sans vraiment savoir encore ce qu’elle fait, elle se laisse guider par son instinct et celui des bêtes. De ses cours de philosophie, elle se souvient que la réflexion prime sur l’action, elle observe, elle apprend, tranquillement. Mathilde découvre les paysages sublimes des Alpes lorsque les flancs de montagnes sont couverts d’herbes fraîches et abondantes en été. Au fur et à mesure que le troupeau grimpe pour pâturer toujours plus haut, elle regarde la vallée en contrebas sous un beau ciel bleu, s'enivre du bon air ; elle sait qu’elle a trouvé sa voie et qu’elle n’aura plus qu’à suivre sa bonne étoile.

* Wwoof signifie « World wide opportunities on organic farms » (offres d’emploi mondiales dans les fermes bio).

Au rythme des saisons

Le soleil est encore endormi. Le rendez-vous est donné devant le site antique de Glanum à Saint-Rémy-de-Provence. Chapeau en feutre sur la tête, vêtue d’un pull en laine appartenant à son grand-père, Mathilde, grand sourire aux lèvres, sort d’un véhicule utilitaire quelque peu déglingué. À l’arrière, ses chiens s’agitent, impatients de commencer leur journée. Lors de notre balade au milieu des oliviers, Mathilde nous explique qu’aujourd’hui, comme la plupart des bergers, elle est salariée pour plusieurs éleveurs, propriétaires des cheptels dont elle gère une partie. Des enchaînements en CDD de quelques mois qui malheureusement ne lui assurent aucune sécurité financière. C’est en partie pour cela qu’elle constitue au jour le jour son propre troupeau. Une joyeuse troupe de chèvres du Rove et de moutons bigarrés, qui ravit Mathilde au plus haut point et qui à terme pourrait lui procurer des revenus plus stables. Deux temps forts rythment l’année de la bergère. Durant l’hiver, Mathilde vit dans la vallée des Baux-de-Provence où se succèdent l’agnelage puis la tonte des bêtes. Son camion, aménagé comme une maison, est son refuge pour ses nuits provençales. Chaque matin, sa première tâche est de conduire le troupeau au pâturage en le déplaçant d’un champ à l’autre afin de les laisser brouter tranquillement tout au long de la journée. Elle s'occupe ensuite de son propre troupeau qu’elle retrouve sur des parcelles de terre que des âmes généreuses lui prêtent en échange d’un nettoyage et d’une fertilisation naturelle de leur terrain. Le bouche à oreille fait son travail et aujourd’hui notre bergère ne manque pas d’herbes fraîches.

Puis quand le printemps arrive, commence la transhumance où la bergère mène son troupeau, à raison de 20 kilomètres par jour en moyenne, paître en altitude. Une fois qu’un hélicoptère a hélitreuillé les denrées nécessaires, Mathilde va vivre deux mois tout en haut de la montagne en bonne compagnie. Pas de machine expresso, ni de Netflix mais pas de loyer non plus. Mis à part le rationnement qu’elle s'impose une fois arrivée dans sa cabane à 1800m d’altitude pour réussir à garder quelques tablettes de chocolat jusqu’à la fin, son travail consiste à prendre soin de son troupeau. Pas de RTT pour cette “gardienne du vivant”, c’est un travail à temps plein, intense, joyeux mais souvent exténuant. Elle est toujours en état d’alerte : trouver de l’herbe, soigner les bêtes, les protéger des loups qui l'observent des jours durant pour mieux attaquer le troupeau la nuit, sont ses priorités quotidiennes. Ugoline, sa jument et amie fidèle, lui facilite la vie : elle lui permet de redoubler la garde, de transporter dans ses sacoches les agneaux venant de naître et accessoirement la bergère lorsque ses genoux ne la portent plus. Mathilde se lève avec le premier rayon de soleil. Les brebis pâturent jusqu'à 11h00. Elle observe son troupeau chômer - ce moment si poétique où les brebis s'agglutinent tête bêche les unes contre les autres pour se protéger du soleil ou du vent.
À la tombée de la nuit, une fois que les brebis ont regagné leur enclos, que Lol et Pilou, ses chiens, sont nourris, Mathilde peut enfin se reposer, le doux son des sonnailles en fond. Via son smartphone, elle répond à ses mails, trie ses photos et écrit son journal. ‘’Sa façon de s’ancrer dans le temps’’ nous dit-elle. Une façon de rester connecter à notre monde aussi. Mathilde aime chanter le blues, le gospel et écouter Keny Arkana !
À la fin de l’été, le visage bronzé et le corps allégée de 10 kilos, elle descend dans la vallée. “C’est un réel défi d’être une femme berger mais cela m’a appris à me débrouiller très tôt” poursuit-elle. Ce qu’un homme berger imposerait par l’usage de la force, Mathilde le fait grâce à son intuition, sa délicatesse et son énergie féminine.

“Une Provence sans troupeau, c’est une Provence sans paysage.”

Si la vie moderne ne l'intéresse guère, sa vision du monde est pourtant très actuelle. Mathilde réfléchit à des solutions alternatives et durables comme utiliser le pâturage en guise de pare-feu. Son projet d'éco-pastoralisme lui permettrait de collaborer avec les pompiers et les mairies de la région afin d’utiliser cette technique de débroussaillage efficace et durable comme moyen préventif contre les incendies. Solution plus rentable et bien moins polluante que le broyage fait par les machines agricoles. Ses idées, son charme et sa personnalité séduisent. Les domaines viticoles du Mas de La Dame et du Mas Gourgonnier, situés dans la vallée de Baux-de-Provence ont confié à Mathilde la mission de régénérer les sols de leurs vignes grâce au pâturage ; renouant ainsi avec une coutume provençale qui voulait que chaque mas ait un berger sur ses terres afin d’en maintenir son écosystème. Attachée à la Provence, cette terre qui accueille la vie pastorale depuis des millénaires, Mathilde s’exclame "C’est mon troupeau qui rend le spectacle magnifique" et de continuer "la transhumance devrait être un événement public, un moment où je pourrai partager ma passion et auquel tout le monde pourrait participer."

La coutume provençale voulait que chaque mas ait un berger sur ses terres afin d’en maintenir son écosystème

Mathilde sait que ce métier est “contradictoire avec toutes les sociétés actuelles’’. Par endroits, la transhumance est interdite pour des raisons de sécurité routière. Mais comme rien n’est insurmontable pour notre bergère au caractère bien trempé, elle trace un itinéraire au travers de chemins sans emprunter les grands axes. Prochain départ vers les montagnes prévu le 19 mai, jour de son anniversaire. Assise sur une pierre blanche qui borde un champ d’oliviers d’où elle surveille son troupeau, on la sent calme et sereine sous la cascade de ses cheveux bruns. Certains habitants de la région, amis, touristes viennent passer un moment avec elle lorsqu’ils souhaitent sortir de la frénésie urbaine. Les regards se posent sur elle avec bienveillance et parfois un peu d’envie. On ne s'étonne pas que cette chef de meute, comme elle aime s’appeler, fascine tout le monde. Son rire, sa joie de vivre, son naturel enchantent. Il est 13h, notre marche le long des champs d’olivier argentés se termine, tout le monde digère, tout le monde dort. Mathilde regarde avec tendresse ce joli petit monde au repos et se félicite qu’il soit le sien, consciente de la persévérance et du courage qu’il faut pour faire de la garrigue provençale un champ de liberté infini.

Si vous avez déjà le blues de notre bergère, son instagram vous permettra de continuer à vivre les moments poétiques de sa vie pastorale.

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