Marseille dans le cercle “polar”, partie 1

Le polar marseillais, un style d'écriture à part entière !

Publié le 20 mars 2017 Mis à jour le 31 janvier 2019

Dans les années 90, la vie culturelle marseillaise bouillonne : on s’encanaille à la Fiesta des Suds, le laboratoire artistique de la Friche est lancé à la Belle de Mai et la ville compte deux haut-parleurs musicaux avec Massilia Sound System et IAM. En 1993 ces derniers ont imposé dans le paysage national une figure locale grâce à l’irrésistible tube Je Danse Le Mia. La ville qu’on dit “lépreuse” ose se regarder en face et affronter le monde avec ses propres arguments. En quelques mois paraissent d’ailleurs quatre romans qui vont définir les canons d’une nouvelle vague littéraire, le « polar marseillais ». Mais Marseille ne portait-elle pas en germes ce potentiel créatif depuis près d’un siècle ?

"Par une fin de chaude journée d'été, en descendant le Cours Julien..." Imaginez la suite de ce roman noir !

Promenade en mer pour aller visiter le Chateau d'If, rendu célèbre par Alexandre Dumas dans le "Comte de Monte Cristo"

Contrer la mauvaise réputation

Plongée en pleine crise depuis la fin des colonies « M la maudite » voit la French Connection achever de ternir son image dans les années 90 : cet énorme réseau de trafic de drogues vers les Etats-Unis (ainsi que de nombreuses affaires criminelles afférentes) génère des figures mythologiques de gangsters tels les frères Guérini, Tany Zampa, Francis Le Belge ou Jacky Le Mat qui font oublier le standing d’Alain Delon et Jean-Paul Belmondo dans le film Borsalino (Jacques Deray, 1970). Un tableau apocalyptique qu’une nouvelle génération d’auteurs et d’artistes veut battre en brèche. Alors qu’on parle d’une grande transformation de l’agglomération avec Euroméditerranée (opération de rénovation urbaine lancée en 1995) et que la montée du Front National trouble le jeu politique, les auteurs se saisissent de l’identité de la ville pour y ancrer leurs histoires et leurs personnages, en rupture avec la caricature qui la représente à cette période, tel le “grand flic” N’guyên Van Loc dit « Le Chinois » dont la série réalise des records d’audience sur TF1 à partir de 1992. En février 1994, Les Chapacans de Michèle Courbou (publié dans la Série noire de Gallimard) ouvre le ban, suivi par Trois jours d’engatse de Philippe Carrese (fin 1994 chez Meditorial). Total Khéops de Jean-Claude Izzo paraît en janvier 1995 (dans la Série noire), La faute à degun de François Thomazeau clôturant ce quatuor (en juillet 1996, également chez Méditorial).

Marseille et ses îles, une source d'inspiration pour les écrivains marseillais.

Chefs de file et stylistes d’un nouveau genre

L’incroyable potentiel esthétique d’une telle mouvance saute aux yeux des premiers lecteurs : évoquant avec une grande liberté la violence des rapports sociaux, ces récits portent un amour immodéré (quoique contrarié) à leur ville, lui arrachant des mots et des images inédites. Ils concilient les humeurs du néo-polar français, du Comte de Monte-Cristo d’Alexandre Dumas (1844, déjà un vrai roman noir), des Mystères de Marseille de l’“Aixois” Emile Zola (1867, qui puisaient dans les archives judiciaires avec un soin documentaire délirant) ou dévoile un monde imprégné d’Orient et d’Afrique par le jeu des migrations comme Pierre Mac Orlan (Quartier Réservé, 1932). Cette littérature sans compromis est en tension constante entre la critique sociale et la désillusion politique : l’éthique ambivalente du néo-polar phocéen est celle du désenchantement permanent. Avec son sens du cocasse, Philippe Carrèse décrit dans sa faconde rabelaisienne les tribulations de personnages fantasques se réinventant en redresseurs de torts contre les politiques corrompus « les z’élus ». François Thomazeau situe son action dans les bars et les boîtes rock hautes en couleurs de la ville, microcosme au travers duquel il décrypte la ville. Longtemps privés de représentants crédibles, les jeunes des cités sont au centre du récit chez Michèle Courbou et le cosmopolitisme est érigé en mode de vie chez Jean-Claude Izzo. Ce dernier, qui a emprunté le titre Total Kheops à IAM, pour sa trilogie complétée par Chourmo et Solea, est rapidement désigné chef de file, à son corps défendant. La puissance de feu de son éditeur Gallimard mais aussi son style élégant et ses récits empreints d’une poésie fraternelle digne de Louis Brauquier l’imposent comme ambassadeur de cette nouvelle vision de Marseille.

Jean-Claude Izzo reportage de France 3/archives INA

Jean-Claude Izzo reportage de France 3/archives INA

La poétisation de la ville se démarque à la fois de la diabolisation coutumière et de l’aseptisation de la littérature “blanche” : divertissant, le polar marseillais a aussi ouvert les vannes d’une frustration de plusieurs décennies pour les partisans d’une cité solaire possédant sa part d’ombre. Ainsi, on la sillonne en naviguant entre des lieux bien identifiables : Vieux Port, Panier, Notre-Dame de la Garde, Quartiers Nord, Calanques… « Chacun de nos auteurs dialectise ces espaces selon son génie propre » relève Alain Guillemin dans son analyse détaillée du phénomène (1). Au sujet de Trois Jours d’Engatse, Philippe Carrèse remarque avec humour que «les lecteurs Français découvrent un Marseille inattendu, loin des clichés habituels, un nouveau territoire mystérieux et exotique qu’on peut explorer sans renouveler son passeport ni changer ses francs en monnaie locale. » (2)
Hervé Lucien-janvier 2017
(1) Alain Guillemin « Le polar " marseillais ", reconstitution d'une identité locale et constitution d'un sous-genre », A contrario, 1/2003 (Vol. 1), p. 45-60.
(2) L’Ours Polar, novembre 2000
Tous les entretiens non référencés ont été effectués par l’auteur de l’article.

"Les lecteurs Français découvrent un Marseille inattendu, loin des clichés habituels, un nouveau territoire mystérieux et exotique qu’on peut explorer sans renouveler son passeport ni changer ses francs en monnaie locale. » Philippe Carrèse, au sujet de Trois Jours d’Engatse

Hervé Lucien

Journaliste-rédacteur & auteur
Dès 1994, je participe à l’aventure pionnière d’un gratuit culturel : Taktik, une première en France qui marquera mon approche journalistique : entretenir les correspondances entre les pratiques artistiques les plus exigeantes et les cultures populaires, avec une préférence régionale : je suis né à Marseille et je défends ma ville, avec lucidité mais obstination.
Actuellement, j'écris pour le magazine des musiques électroniques Trax, l’hebdomadaire culture et société Les Inrockuptibles et pour le city news papier/web Mars En Ville. J’ai plusieurs projets de livres autour de Marseille et son histoire, notamment.

Autres articles

Visites contées et animées du Château d'If

Visites contées et animées du Château d'If

A la rencontre d'un célèbre monument méconnu des marseillais

A l'occasion des 150 ans de la mort d'Alexandre Dumas, le château d’If propose aux familles de découvrir le monument à travers des visites contées. Un rendez-vous avec l'histoire à ne pas rater les 26 et 27 septembre prochains.

Le cinéma le Gyptis fait sa rentrée

Le cinéma le Gyptis fait sa rentrée

Ré-ouverture des portes mercredi 9 septembre

Après 5 longs mois de fermeture, le cinéma d'arts et essais et jeunesse de Marseille, le Gyptis, ré-ouvre ses portes ce mercredi 9 septembre avec une programmation qui va ravir parents et enfants

Manifesta 13 : le guide pour un séjour arty en Provence

Manifesta 13 : le guide pour un séjour arty en Provence

Nos bons plans pour profiter de la Biennale européenne de création contemporaine

Du 28 août au 29 novembre 2020, Manifesta 13 sèmera ses oeuvres à Marseille et dans 3 autres villes des Bouches-du-Rhône. L'occasion d'organiser un séjour arty en Provence, on vous donne nos bons plans.

Nocturnes musicales au musée

Nocturnes musicales au musée

L'été marseillais dans les musées de Marseille

Chaque vendredi de l'été, visitez les musées de la ville de Marseille en nocturne et profitez de concerts gratuits avec le Marseille Jazz des Cinq Continents.

2 pass journée pour le prix d'1 à Manifesta 13 Marseille

2 pass journée pour le prix d'1 à Manifesta 13 Marseille

Entre le 29 août et le 9 octobre 2020

La biennale d'art contemporain dévoile son programme à 80% et ouvre une nouvelle billetterie avec une offre d'1 pass journée acheté, 1 offert.

La gazette décalée de Wipplay aux Rencontres d'Arles

La gazette décalée de Wipplay aux Rencontres d'Arles

Le Journal du Arles est arrivé, édition très spéciale !

Le Festival d’Art Lyrique d’Aix-en-Provence lance #LASCÈNENUMÉRIQUE

Le Festival d’Art Lyrique d’Aix-en-Provence lance #LASCÈNENUMÉRIQUE

Du 06 au 15 juillet 2020

L’édition 2020 du Festival d’art Lyrique d’Aix se passe sur #LASCÈNENUMÉRIQUE

    La Belle & Toile de la Friche est de retour

    La Belle & Toile de la Friche est de retour

    Et si on se faisait une toile à la belle étoile ?

    Quoi de mieux de regarder un film à la belle étoile ? Bonne nouvelle le cinéma en plein air de le Friche Belle de mai reprend tous les dimanches de l'été à partir du 5 juillet 2020.

    Les Escales du Cargo et Les SUDS, à ARLES s'associent pour un concert unique "Protest songs"

    Les Escales du Cargo et Les SUDS, à ARLES s'associent pour un concert unique "Protest songs"

    Date unique en France !

    Les chanteuses L, Jeanne Added, Camélia Jordana, et Sandra Nkaké envahissent le Théâtre Antique d'Arles, le mercredi 8 juillet 2020 pour chanter et raconter des histoires de luttes contre l'oppression, la discrimination et la ségrégation.

    Le musée inconnu ou La boîte de Pandore

    Le musée inconnu ou La boîte de Pandore

    Visite d'un cabinet de curiosités

    Le musée Réattu propose en 2020 une nouvelle présentation de ses collections permanentes sous la forme de cabinets de curiosités qui révèlent des pans parfois méconnus de l'histoire d'Arles.

    Arles Eté 2020, les galeries photo font leur festival

    Arles Eté 2020, les galeries photo font leur festival

    Du 26 juin au 5 septembre

    Pour nous consoler de l'absence des Rencontres d'Arles, 60 galeries photographiques s'unissent pour proposer un festival hors normes.

      Ce qui vous attend pour la réouverture du Mucem

      Ce qui vous attend pour la réouverture du Mucem

      Lundi 29 juin !

      Lundi 29 juin 2020, à l'occasion de sa réouverture au public, le Mucem vous donne RDV pour un live exclusif