Marseille dans le cercle “polar”, partie 1

tradition & culture

Publié le 20 mars 2017 Mis à jour le 3 juillet 2018

Dans les années 90, la vie culturelle marseillaise bouillonne : on s’encanaille à la Fiesta des Suds, le laboratoire artistique de la Friche est lancé à la Belle de Mai et la ville compte deux haut-parleurs musicaux avec Massilia Sound System et IAM. En 1993 ces derniers ont imposé dans le paysage national une figure locale grâce à l’irrésistible tube Je Danse Le Mia. La ville qu’on dit “lépreuse” ose se regarder en face et affronter le monde avec ses propres arguments. En quelques mois paraissent d’ailleurs quatre romans qui vont définir les canons d’une nouvelle vague littéraire, le « polar marseillais ». Mais Marseille ne portait-elle pas en germes ce potentiel créatif depuis près d’un siècle ?

En vacances, prenez le temps de lire un bon "polar marseillais"

Promenade en mer pour aller visiter le Chateau d'If, rendu célèbre par Alexandre Dumas dans le "Comte de Monte Cristo"

Marseille, source d'inspiration du polar

Le polar marseillais, un style d'écriture made in Marseille

Contrer la mauvaise réputation

Plongée en pleine crise depuis la fin des colonies « M la maudite » voit la French Connection achever de ternir son image dans les années 90 : cet énorme réseau de trafic de drogues vers les Etats-Unis (ainsi que de nombreuses affaires criminelles afférentes) génère des figures mythologiques de gangsters tels les frères Guérini, Tany Zampa, Francis Le Belge ou Jacky Le Mat qui font oublier le standing d’Alain Delon et Jean-Paul Belmondo dans le film Borsalino (Jacques Deray, 1970). Un tableau apocalyptique qu’une nouvelle génération d’auteurs et d’artistes veut battre en brèche. Alors qu’on parle d’une grande transformation de l’agglomération avec Euroméditerranée (opération de rénovation urbaine lancée en 1995) et que la montée du Front National trouble le jeu politique, les auteurs se saisissent de l’identité de la ville pour y ancrer leurs histoires et leurs personnages, en rupture avec la caricature qui la représente à cette période, tel le “grand flic” N’guyên Van Loc dit « Le Chinois » dont la série réalise des records d’audience sur TF1 à partir de 1992. En février 1994, Les Chapacans de Michèle Courbou (publié dans la Série noire de Gallimard) ouvre le ban, suivi par Trois jours d’engatse de Philippe Carrese (fin 1994 chez Meditorial). Total Khéops de Jean-Claude Izzo paraît en janvier 1995 (dans la Série noire), La faute à degun de François Thomazeau clôturant ce quatuor (en juillet 1996, également chez Méditorial).

Marseille et ses îles, une source d'inspiration pour les écrivains marseillais.

"Par une fin de chaude journée d'été, en descendant le Cours Julien..." Imaginez la suite de ce roman noir !

Chefs de file et stylistes d’un nouveau genre

L’incroyable potentiel esthétique d’une telle mouvance saute aux yeux des premiers lecteurs : évoquant avec une grande liberté la violence des rapports sociaux, ces récits portent un amour immodéré (quoique contrarié) à leur ville, lui arrachant des mots et des images inédites. Ils concilient les humeurs du néo-polar français, du Comte de Monte-Cristo d’Alexandre Dumas (1844, déjà un vrai roman noir), des Mystères de Marseille de l’“Aixois” Emile Zola (1867, qui puisaient dans les archives judiciaires avec un soin documentaire délirant) ou dévoile un monde imprégné d’Orient et d’Afrique par le jeu des migrations comme Pierre Mac Orlan (Quartier Réservé, 1932). Cette littérature sans compromis est en tension constante entre la critique sociale et la désillusion politique : l’éthique ambivalente du néo-polar phocéen est celle du désenchantement permanent. Avec son sens du cocasse, Philippe Carrèse décrit dans sa faconde rabelaisienne les tribulations de personnages fantasques se réinventant en redresseurs de torts contre les politiques corrompus « les z’élus ». François Thomazeau situe son action dans les bars et les boîtes rock hautes en couleurs de la ville, microcosme au travers duquel il décrypte la ville. Longtemps privés de représentants crédibles, les jeunes des cités sont au centre du récit chez Michèle Courbou et le cosmopolitisme est érigé en mode de vie chez Jean-Claude Izzo. Ce dernier, qui a emprunté le titre Total Kheops à IAM, pour sa trilogie complétée par Chourmo et Solea, est rapidement désigné chef de file, à son corps défendant. La puissance de feu de son éditeur Gallimard mais aussi son style élégant et ses récits empreints d’une poésie fraternelle digne de Louis Brauquier l’imposent comme ambassadeur de cette nouvelle vision de Marseille.

Jean-Claude Izzo reportage de France 3/archives INA

Le vieux-port de Marseille, un lieu incontournable du polar marseillais.

La poétisation de la ville se démarque à la fois de la diabolisation coutumière et de l’aseptisation de la littérature “blanche” : divertissant, le polar marseillais a aussi ouvert les vannes d’une frustration de plusieurs décennies pour les partisans d’une cité solaire possédant sa part d’ombre. Ainsi, on la sillonne en naviguant entre des lieux bien identifiables : Vieux Port, Panier, Notre-Dame de la Garde, Quartiers Nord, Calanques… « Chacun de nos auteurs dialectise ces espaces selon son génie propre » relève Alain Guillemin dans son analyse détaillée du phénomène (1). Au sujet de Trois Jours d’Engatse, Philippe Carrèse remarque avec humour que «les lecteurs Français découvrent un Marseille inattendu, loin des clichés habituels, un nouveau territoire mystérieux et exotique qu’on peut explorer sans renouveler son passeport ni changer ses francs en monnaie locale. » (2)
Hervé Lucien-janvier 2017
(1) Alain Guillemin « Le polar " marseillais ", reconstitution d'une identité locale et constitution d'un sous-genre », A contrario, 1/2003 (Vol. 1), p. 45-60.
(2) L’Ours Polar, novembre 2000
Tous les entretiens non référencés ont été effectués par l’auteur de l’article.

" Les lecteurs Français découvrent un Marseille inattendu, loin des clichés habituels, un nouveau territoire mystérieux et exotique qu’on peut explorer sans renouveler son passeport ni changer ses francs en monnaie locale. » Philippe Carrèse, au sujet de Trois Jours d’Engatse

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