Marcha subversive avec Lo Còr de la Plana

Publié le 22 décembre 2016

Depuis 2001, au quartier de la Plaine à Marseille, Lo Còr de la plana réinvente la vocalité méridionale, en la mêlant aux sonorités archaïques d’une Méditerranée violente et crue. La percussion et la voix sont le couple emblématique de ce rituel rudimentaire, minimal, accompagnés par ce que le corps peut encore faire battre d’essentiel : les mains, les pieds ou les peaux.
Manu Théron (Gacha Empega) a réuni autour de ce projet polyphonique cinq chanteurs percussionnistes venus d'autres groupes de musique : Benjamin Novarino-Giana (Nux Vomica), Sébastien Spessa, Denis Sampiéri (Raspigaous), Rodin Kaufmann et Manuel Barthélémy. Au delà de référents musicaux « particularistes »(même quand l’ancrage marseillais sert d’appui et la langue occitane de point de vue), l’univers musical organique qui se construit dans Lo Còr de la Plana exalte toutes les influences, de la musique concrète aux Ramones, de Bartòk au Velvet Underground. Car il n’est pas question, pour eux, d’interroger la mémoire au travers de ce qu’elle immobilise, mais dans ses turbulences, dans les obscénités dionysiaques qu’elle peut réveiller, dans ses défaillances aussi, et dans le risque permanent de mort qui la guette à chacun de ses débordements.
Cette mémoire incandescente, c’est le matériau de travail du groupe depuis sa fondation, et s’il sait la rendre commune et unique à la fois, la faire partager pour lui donner chair, c’est parce que ce qui bat avant tout dans Lo Còr, comme son nom occitan l’indique, c’est le cœur.

Lo Còr de La Plana © Oliveri Santi
Lo Còr de La Plana © Oliveri Santi

Comment s’est fondé le groupe Lo Còr de La Plana et pourquoi n’y a-t-il pas de filles ?

Manu Théron : « Le groupe s’est fondé en 2001. Au départ c’est moi qui l’ai fondé. J’ai appelé Benjamin et Sébastien à venir chanter avec moi. Ensuite on a demandé à Rodin et Denis de venir se joindre au groupe. Ça fait donc 10 ans. Ce qui nous a réuni c’est notre intérêt pour la musique occitane et pour l’Occitan. Gacha Empega, le groupe dans lequel j’étais avant, était un trio ; d’une fille et de deux garçons. Ce trio fonctionne très bien mais le projet d’après je voulais vraiment que ce soit un groupe d’hommes, parce qu’il y n’y avait pas cette proposition là dans la musique occitane. Il n’y a pas de répertoires sexués comme il y en a beaucoup dans la musique traditionnelle. Du coup c’était une proposition pour qu’il y ait une vraie identité esthétique, pas du tout dans l’idée d’exclure les femmes mais de comprendre la féminité autrement que par son expression charnelle et matérielle. »

Qu’est-ce qui caractérise votre musique ?

Manu Théron « C’est une musique assez dynamique, les paroles sont en occitan. On a choisi une variété d’occitan qu’est le patois marseillais, le patois parlé à Marseille jusqu’aux années 50 et 60, aujourd’hui revivifié par des associations. On a senti dans cette spécificité, ou dans ce travail sur la langue, un travail de réappropriation de la ville et de sa nouvelle configuration aujourd’hui. Et puis, c’est une musique vocale, avec des percussions. Donc c’est assez énergique, en général enthousiasment pour les gens qui nous écoutent. C’est une musique qui n’intègre pas simplement les derniers résidus de musique provençale. On tient compte de notre culture musicale, on est né à l’ère du punk, du rock n roll, du hip-hop et de la musique tzigane et on a aussi des intérêts pour d’autres musiques qui sont les musiques méditerranéennes, c'est-à-dire les musiques traditionnelles du Maghreb ou de l’Italie, qu’on intègre dans la proposition musicale. »

Lo Còr de La Plana © Lagalla
Lo Còr de La Plana © Lagalla

Vous chantez en occitan, est-ce une volonté de faire continuer à vivre la langue occitane ou n’est-ce qu’un rapport culturel et musical ?

Manu Théron« On n’est pas sur une proposition patrimoniale. On n'est ni sur une proposition de défense ou de conservation. On est plutôt dans une posture de création, ce qu’on essaie de dire c’est que cette langue est une langue vivante. Pour vivre avec elle il faut créer avec cette langue. On veut vivre avec cette langue. Sur notre site, nous avons une rubrique sur la culture provençale. On écrit sur la promotion de la langue, sur les arts traditionnels. Elle est traduite en provençal, afin de conserver nos racines, notre patrimoine culturel et de le promouvoir. »

Pouvez-vous nous parler des thèmes de votre dernier album : Marcha !

Manu Théron: « Le dernier album est un album de chants politiques. La plupart des chansons sont soit écrites, composées et mises en place par le groupe ou bien, pour 4 d’entre elles, les textes sont pris à des auteurs marseillais de la fin du XIXème siècle, qui s’appelaient Trobaires Marselhès, ceux qui trouvent. Ces auteurs étaient pour la plupart extrêmement impliqués dans les mouvements sociaux qui ont suivi la Commune de 1871. Parmi les chants que l’on a écrits, une chanson parle de ce que veut dire être immigré en France aujourd’hui. Une autre parle de Marseille, de comment Marseille est vue aujourd’hui et comment elle est nommée. On renomme l’ensemble des quartiers de Marseille, en patois, et donc c’est une chanson ou on égraine l’ensemble des quartiers de la ville. C’est une proposition de réappropriation culturelle. »

Lo Còr de La Plana © Oliveri Santi
Lo Còr de La Plana © Oliveri Santi

Est-ce-que chanter uniquement en occitan ne frustre pas une partie de votre public ?

Sébastien Spessa: « Pas plus que des gens qui écoutent de la musique anglaise ! »
Manu Théron : « Des fois cela nous arrive d’expliquer ce qu’on chante, souvent, en concert. Dans le disque les paroles sont traduites. Il y a ce qu’il faut pour comprendre. Après, ce n’est pas du latin, ce n’est pas une langue sacrée. On n’essaye pas de dissimuler un discours. Ce qu’on essaye de faire c’est de la vivre normalement cette langue, donc aussi avec l’incompréhension qu’il peut y avoir à certains moments. L’incompréhension peut en effet parfois déclencher le désintérêt mais aussi la curiosité. »
Sébastien Spessa : « Et puis la France n’est qu’un pays parmi d’autres. On tourne aussi beaucoup à l’étranger et si on chantait en Français ils ne comprendraient pas non plus »

Justement à l’étranger, comment perçoivent-ils l’occitan ?

Sébastien Spessa: « Ils le reçoivent comme une langue étrangère. Certains s y intéressent. On se rend compte qu’il y a des gens qui connaissent des fois mieux l’existence de l’occitan que certains français. En tout cas il n’y a pas cette question : pourquoi chantez-vous qu’en occitan ? »
Manu Théron: « C’est une question réellement franco – française. Tout le monde nous la demande et je pense qu’on devra expliquer jusqu’à la fin de nos jours pourquoi on chante en occitan. Dès qu’on traverse les frontières, les gens ne posent plus cette question là. A l’étranger, c’est surtout un plaisir de l’oreille. C’est une langue très musicale, très agréable à dire. C’est un peu la même fascination qu’on a pu avoir dans les années 50 pour l’anglais. C’est dommage car ils n’ont pas le plaisir de la signification. C’est un autre plaisir. Mais je pense que ce n’est pas trop grave. »

Lo Còr de la plana à Mezzo Voce "Nau Gojatas"

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