La vie en Roman-Photo au Mucem

du 13 décembre 2017 au 23 avril 2018

Publié le 19 décembre 2017 Mis à jour le 29 juin 2018

A travers plus de 300 objets (revues, photographies originales, maquettes, films…), l’exposition retrace une époque, ses rêves et ses peurs, et met en avant de petits chefs-d’oeuvre totalement inédits comme ceux de la collection de l’éditeur italien Mondadori.

Ce fonds, constitué de milliers de négatifs de romans-photos publiés entre la fin des années 1940 et le début des années 1980, n’a jamais été montré à ce jour. L’exposition fait aussi la part belle aux nombreuses célébrités qui ont tourné dans des romans-photos (Sophia Loren, Gina Lollobrigida, Johnny Hallyday, Mireille Mathieu, Dalida, Dick Rivers, Hugh Grant, etc…) et rend compte des critiques unanimes dont le roman-photo a été l’objet.
Communistes, intellectuels, catholiques l’ont accusé de mièvrerie, de bêtise voire de perversion.

© N.Ammirati

© N.Ammirati

Né en Italie en 1947, le roman-photo a connu un succès immédiat et a été un best-seller de la littérature populaire mondiale pendant près d’un quart de siècle. Les lecteurs se comptaient par millions. Les revues passaient de main en main et c’est ainsi que, dans les années 1960, un Français sur trois lisait des romans-photos.

Le roman-photo, perçu comme un sous-genre vulgaire, n’a que rarement retenu l’attention des historiens de l’image et celle des musées ou des centres d’art. Cette exposition consacrée au roman-photo aborde ses origines, de sa naissance au développement de ses archétypes jusqu’à ses déviances, et permet de faire reconnaître le roman-photo au-delà du stéréotype de « genre à l’eau de rose ».

Fasciné par le genre, Roland Barthes écrivait : “Nous Deux — le magazine — est plus obscène que Sade”. L’exposition retrace aussi la mondialisation du roman-photo qui s’est exporté — puis fabriqué — à Madrid, à Caracas, à Beyrouth ou à Buenos Aires…

Même si l’âge d’or est depuis longtemps révolu, le roman-photo n’est pas mort. Nous Deux tire encore à 350 000 exemplaires par semaine et se lit désormais sur un Ipad. Mais surtout, le roman-photo a essaimé. Pornographes, structuralistes, littérateurs, satiristes se sont appropriés son procédé narratif pour raconter autre chose qu’une histoire d’amour qui finit bien.
Un large chapitre est consacré à Killing, alias Satanik en français, un roman-photo érotico sadique de la fin des années 1960 qui a durablement marqué les esprits malgré la censure. De Chris Marker au professeur Choron en passant par Duane Michals, l’exposition donne à voir une partie de cette production foisonnante et détonante.

Jalousies et trahisons, tendres baisers et coeurs brisés, dolce vita et lutte des classes : Roman-Photo est un feuilleton riche en surprises, rebondissements et coups de foudre esthétiques à ne manquer sous aucun prétexte !

Photographie réalisée pour le roman-photo Qualcosa che si chiama onore [ça s’appelle l’honneur], dans Bolero film n° 675, 1960. Collection Fondazione Arnoldo e Alberto Mondadori, Milan © Arnoldo Mondadori editore/DR

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Le roman-photo sentimental

Une brève histoire du roman-photo

Le roman-photo est né en Italie en 1947. Le pays est vaincu et exsangue. Publier des journaux dans ce contexte est une gageure puisque même le papier est rationné. Certains comprennent pourtant que le pays a besoin, plus que tout, de rêve et d’évasion et inventent le roman-photo. Le succès est immédiat et surprend jusqu’à ses inventeurs parfois obligés de réimprimer à la hâte des numéros vite épuisés.

Si ces feuilletons à l’eau de rose nécessitent une production à grande échelle, leur fabrication reste longtemps artisanale. Les techniques de réalisation sont proches de celles du cinéma. Outre les acteurs, les équipes sont constituées d’un scénariste, d’un réalisateur, d’un metteur en scène, d’un photographe, parfois d’un maquilleur. Il est à noter que ces artisans ne sont que rarement crédités au générique des romans-photos.
Les prises de vue se font avec les meilleures optiques, Rolleiflex, Mamiya ou, plus tard, Hasselblad. Les pellicules utilisées sont de format 6 × 6, ou 6 × 9 pour les couvertures. Les scènes sont éclairées à l’aide de flashs placés à différents endroits. Après le développement des films, les images sélectionnées sont tirées, recadrées, retouchées à la gouache, puis collées sur un carton au format de la page du roman-photo. Les phylactères, manuscrits ou tapuscrits, viennent se superposer aux images à l’aide d’un calque ou directement collés sur les photos.
Avec le temps, le roman-photo s’adapte aux évolutions de la photographie et des modes d’impression. Le format de pellicule 24 × 36 et la couleur apparaissent à la fin des années 1960 et au début des années 1970. Aujourd’hui, tous les romans-photos sont réalisés en numérique.

Antonioni premier exégète

Pour raconter ces débuts, une place de choix est donnée à L’Amorosa Menzogna (Mensonge Amoureux), le documentaire de dix minutes que Michelangelo Antonioni réalise en 1949.
Le réalisateur de L’avventura analyse avec précision le phénomène de société qu’est devenu le roman-photo en Italie deux ans seulement après l’apparition des premiers magazines en kiosque.
Antonioni — on le sait moins — est aussi l’auteur du premier scénario du Cheik Blanc, satire féroce du roman-photo, qui sera finalement réalisée par Federico Fellini en 1952.

© N.Ammirati

« La Blanchisseuse », extrait d'une série de cinq cartes postales, Paris, entre 1862 et 1905. Carton, impression couleur. Collection Mucem © Mucem/Yves Inchierman

Les origines

Le roman-photo s’enracine dans une tradition du récit héritée des feuilletons publiés dans la presse au XIXe siècle. A l’instar de ses ancêtres (roman dessiné, cartes postales, bande dessinée, ciné-roman…), il accorde une place prépondérante à l’image.
L’exposition s’attache à identifier quelques-uns de ces inspirateurs du roman-photo, esquissant ainsi un panorama de la littérature populaire au début du siècle dernier. Le fonds du Mucem a été largement exploité pour alimenter cette section de l’exposition.

Cinéma ?

Le roman-photo a sans doute été l’une des plus grosses fabriques d’images photographiques de ce début du XXe siècle, signant ainsi un chapitre important de la photographie vernaculaire.
A première vue, ces photographies évoquent le cinéma.
Pourtant, à y regarder de plus près, elles sont d’une fixité absolue, figeant l’instant dans l’éternité à l’inverse du cinéma dont l’essence même est le mouvement. Ce ne sont pas des instantanés mais des images suffisamment élaborées et théâtralisées pour permettre la compréhension immédiate du récit et des sentiments des personnages. Des images qui se résument la plupart du temps à des premiers plans et qui sont exemptes de toute subjectivité.

Le trésor de Mondadori

Le fonds Mondadori, constitué de milliers de négatifs de romans-photos publiés de la fin des années 1940 jusqu’au début des années 1980 a été découvert par Frédérique Deschamps en 2010. L’existence de ce fonds est certainement la principale raison d’être de cette exposition. Les images sont d’une qualité exceptionnelle par leur lumière, la qualité du noir et blanc et l’inventivité de leurs cadrages. Il faut dire que les moyens mis à la disposition des réalisateurs étaient exceptionnels.
Les publications rendaient rarement justice à la qualité de ces originaux. Elles étaient imprimées sur du mauvais papier et les photos y étaient systématiquement recadrées.
Ce fonds photographique extraordinaire et totalement inédit permet de montrer le raffinement de ces images originelles élaborées par des réalisateurs proches du cinéma néoréaliste italien.

@ Francois Deladerriere

Photographie réalisée pour le roman-photo Il Figlio rubato [L’enfant volé], publié dans Bolero film n° 1060, 1967. Collection Fondazione Arnoldo e Alberto Mondadori, Milan © Arnoldo Mondadori editore/DR

Archaïsme et modernité

Les histoires que véhiculent les romans-photos sont des mythes au sens premier du terme. Les rouages du récit sont universels et archaïques : jalousie, trahison, mensonge, amour triomphant.
Mais dans le même temps — et c’est peut-être la raison de leur succès — elles s’ancrent avec réalisme dans leur époque. De ce point de vue, le roman-photo est un formidable sismographe de la société. Ces contes de fées modernes sont peuplés de réfrigérateurs, de voitures, de tourne-disques, signes tangibles de la modernité et objets de désir. En faisant défiler ces images, l’exposition retrace l’évolution d’une époque et de ses envies, l’émancipation de la femme et celle des moeurs.

Mondialisation

Très vite après son invention en 1947, le roman-photo italien s’est exporté dans le monde entier : France, Espagne, Portugal, Grèce, Turquie, Afrique du Nord, Liban, Mexique, Argentine, Brésil, Afrique du Sud…
Les histoires inventées par les Italiens étaient suffisamment universelles pour être transposées aux quatre coins de la planète.
Les pays anglo-saxons sont restés à l’écart de cette déferlante. Ainsi, aux Etats-Unis, on ne trouve pas trace de roman-photo à l’exception de ceux imaginés par le dessinateur Crumb et qui lui ont été inspirés par les foisonnantes publications mexicaines.
Le roman-photo est donc bien un phénomène à rattacher à la culture catholique, le protestantisme s’étant toujours montré rétif à l’utilisation de récits en images.
Très vite, de nombreux pays se sont lancés dans leur propre production : France, Espagne, Grèce, Turquie… Des témoins de l’époque racontent qu’il existait même des romans-photos en Iran du temps du Shah, tournés avec des acteurs locaux.

Controverses

Le mot roman-photo est passé dans le langage courant comme synonyme de bêtise et de mièvrerie. Plus que tout autre genre littéraire, il a été l’objet d’une réprobation quasi unanime. Ces critiques n’étaient pas toujours sans fondement et cette exposition en rend compte. Les intellectuels méprisaient le roman-photo dans lequel ils voyaient une lecture infantile. Même Guy des Cars avait refusé qu’on adapte ses oeuvres en roman-photo.
Les catholiques, pour leur part, accusaient le roman-photo de pervertir les moeurs au point que le Pape Jean XXIII publiera une encyclique mettant en garde contre les dangers de la presse du coeur. Les communistes, quant à eux, dénonçaient un nouvel opium du peuple qui détournait les masses de leur conscience de classe.

© N.Ammirati

© N.Ammirati

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Célébrités

Sophia Loren, Gina Lollobrigida, Ornella Muti, Carmen Maura, Marie-José Nat : ces cinq vedettes ont en commun d’avoir commencé dans des romans-photos avant de faire carrière au cinéma.
Mais beaucoup plus longue est la liste de ceux et celles qui, déjà célèbres, ont accepté de tourner dans des romans-photos pour asseoir leur notoriété. Valeria Ciangottini — qui à l’âge de 14 ans tourne La Dolce vita sous la direction de Fellini — raconte : « Le roman-photo était vraiment considéré comme de la série B. Mais même Vittorio Gassman avait fait du roman-photo. Je n’allais donc pas faire ma snob ! ». Vittorio Gassman, acteur assez sourcilleux sur le choix de ses films, n’avait pas tourné dans n’importe quel roman-photo mais dans une adaptation onéreuse de Roméo et Juliette pour Grand Hôtel. Cet hebdomadaire italien est sans doute celui qui a engagé le plus de vedettes : Claudia Cardinale, Virna Lisi, Laura Antonelli, Helmut Berger…

En France, c’est l’hebdomadaire Lectures d’Aujourd’hui qui sera précurseur, embauchant des vedettes dès 1954 (Hugo Koblet, le vainqueur du Tour de France en 1951, et aussi Line Renaud). Mais c’est Cino Del Duca, magnat de la presse sentimentale, qui saura le mieux tirer parti du vedettariat. En 1964, confronté au début de l’érosion des ventes de Nous Deux, et certainement inspiré par le succès de Salut les copains sorti en 1962, il imagine un roman-photo autobiographique avec Johnny Hallyday dans le rôle principal. Le succès est au rendez-vous et Nous Deux tire 100 000 exemplaires supplémentaires dans les deux jours qui suivent sa parution. A la suite de Johnny, c’est toute la génération yéyé qui défile dans Nous Deux : Sylvie Vartan, Sacha Distel, Frank Alamo, Rika Zaraï mais aussi Mireille Mathieu, Joe Dassin ou Dalida… En 1966, lorsqu’il lance Télé Poche, Cino Del Duca applique la recette et fait là aussi tourner des vedettes dans ses romans-photos. En 1973, on y verra même Klaus Kinski !

© N.Ammirati

© N.Ammirati

Nous Deux

Dans l’imaginaire collectif français, le roman-photo en France est indéniablement associé au magazine Nous Deux. Son inventeur, Cino Del Duca (1899-1967), s’exile en France en 1932, fuyant l’Italie fasciste. Il commence sa carrière dans la presse pour la jeunesse (Hurrah!, L’Aventureux, L’Intrépide) avant d’adapter Grand Hôtel lancé en Italie par ses frères un an auparavant; c’est ainsi que naît Nous Deux dont le premier numéro, tiré à 150 000 exemplaires, paraît le 14 mai 1947. Cino Del Duca lance ensuite Festival, Madrigal, Boléro, Secrets de femmes, Mode de Paris, Véronique, Intimité, Nous Deux films, Idoles romans et Télé Poche…, saturant ainsi le marché de magazines destinés à un public féminin et publiant tous des romans-photos.
D’abord bimestriel, Nous Deux devient hebdomadaire dès le numéro 5. Ses ventes ne cessent de croître: 300 000 exemplaires en 1945, 700 000 en 1948, 1 000 000 en 1951 et 1 500 000 en 1954.

Dans les premières années, le magazine publie de nombreux romans dessinés. En août 1950, le n°165 de Nous Deux propose son premier roman-photo, « A l’aube de l’amour ». En 1972, le n°1285 marque la fin des couvertures illustrées qui laissent place définitivement à la photographie. En 1986, à partir du n°2049, les romans-photos sont désormais tous en couleur. Le magazine est aujourd’hui publié par la maison d’édition Mondadori France. Même si l’âge d’or est révolu, le roman-photo n’est pas mort. Nous Deux tire encore près de 350 000 exemplaires et en diffuse 250 000 environ par semaine selon les chiffres de l’Alliance pour les chiffres de la presse et des médias (ACMP). Nous Deux dispose d’une application pour lire les romans-photos sur tablette numérique.

@ Francois Deladerriere

@ Thierry Bouët

Carte blanche à Thierry Bouët

Mais qui sont ces fidèles lecteurs ? Afin de répondre à cette question, les commissaires de l’exposition ont demandé au photographe Thierry Bouët de réaliser une série de portraits de lecteurs et lectrices de Nous Deux à Marseille et dans sa région.

« Le roman-photo n’existerait pas sans ses lecteurs. Ils sont un tissu collaboratif de petits producteurs qui financent l’écriture et l’image d’histoires qui finissent bien. Ils ne se connaissent pas mais participent à l’existence d’un genre littéraire. A la rencontre des fidèles abonnés, nous partons à la recherche de leurs belles histoires.

Rebondissent-elles comme dans les romans-photos ou sont-elles rattrapées par la réalité de la vie ?

Pour le savoir, le propos photographique se centralise sur le lieu où l’action se déroule. La rencontre, l’émotion, le premier baiser sont un souvenir précis sur une scène de théâtre précise. L’histoire vient de là, le temps passe, les rôles se définissent et l’on retrouve son chemin qui mène à aujourd’hui. Toutes les vies ont un potentiel narratif pour qui s’emploie à les observer. »

Couverture de Satanik n° 14 Le Masque de la mort , France, 1967. Collection particulière. Cliché: © Josselin Rocher

© N.Ammirati

Avatars et détournements

Parodies et récupérations

Le roman-photo n’est pas mort. Il a essaimé. Pornographes, structuralistes, littérateurs, satiristes se sont appropriés son procédé narratif pour raconter autre chose qu’une simple histoire d’amour contrarié qui se termine forcément bien. Dans une deuxième partie, l’exposition se présente comme un zapping au sein de cette production foisonnante et détonante. De Chris Marker au professeur Choron en passant par Satanik, elle donnera à voir certaines de ces réalisations les plus étonnantes.

Érotisme et sadisme

En mars 1966, un roman-photo érotico-sadique fait son apparition en Italie : Killing. Il est réalisé par Rosario Borelli et édité par les éditions Ponzoni avec les photographies de Lorenzo Papi.
Killing est un criminel vêtu d’un costume de squelette qui n’hésite pas à torturer et à tuer ses victimes. En France, Killing paraît au même moment sous le nom de Satanik. En France comme en Italie, le succès est phénoménal. En juin 1967, la censure française en interdit la publication. En Italie, c’est en mars 1969, après la parution de 62 numéros, que la censure intervient. En quelques années d’existence seulement, Killing alias Satanik aura durablement marqué les esprits. Les Argentins en publient une suite au début des années 1970 et les Turcs en tirent plusieurs adaptations cinématographiques.

© N.Ammirati

© N.Ammirati

Le roman-photo comique et satirique

A partir des années 1960, les humoristes s’emparent du roman-photo.
Dans Hara-Kiri, les romans-photos mettent en scène Georges Bernier alias «Professeur Choron», l’équipe de rédaction, les Hara Kiri girls et quelquefois des amis (Serge Gainsbourg, Eddy Mitchell, Alain Souchon, Renaud, Thierry Le Luron). Les photographes Lépinay, Chenz ou Lambours les immortalisent dans des scénarios rédigés par Gébé ou Wolinski. Dans «Les Pauvres sont des cons» qui paraît chaque semaine dans Charlie Hebdo entre 1979 et 1980, Coluche s’amuse de l’actualité politique. Dans Fluide Glacial, Bruno Léandri développe avec Marcel Gotlib des «photos-BD» qui inspireront toute une nouvelle génération d’auteurs et de dessinateurs.

Royal de Luxe

Dans « Parfum d’Amnésium » également intitulé « Roman-photo : tournage » (1987), la compagnie de théâtre de rue Royal de Luxe met en scène le tournage d’un roman-photo qui tourne au carnage. Ce spectacle connaît un grand succès national et international et est présenté 240 fois dans 22 pays. Il reçoit de nombreux prix et sera repris en 2005 par la compagnie chilienne Gran Reyneta dans une mise en scène de Jean-Luc Courcoult et en coproduction avec Royal de Luxe.

© N.Ammirati

© N.Ammirati

Le photo-roman

La Jetée sort en 1962. Il est sous-titré : « un photo-roman de Chris Marker ». Ce film de science-fiction de 29 minutes est un véritable ovni cinématographique, encensé par la critique : le film est tout entier constitué d’images fixes, à l’exception du fameux battement de cils de la femme aimée. De David Bowie à Terry Gilliam, La Jetée inspire de nombreux artistes. A sa suite, de nombreux créateurs reprendront le flambeau du photo-roman.

Le roman-photo des situationnistes

L’Internationale Situationniste est un mouvement d’avant-garde artistique et politique des années 1960 qui dénonce les pratiques de l’idéologie dominante et les phénomènes d’aliénation des masses. Guy Debord et le groupe des Situationnistes théorisent et pratiquent le «détournement» de romans-photos et de bandes-dessinées, formes d’art populaire qui appartiennent à la société du spectacle. Par la pratique de la découpe, de la réécriture et du collage, les réappropriations situationnistes s’apparentent à des tracts politiques, critiques et subversifs.

© N.Ammirati

© N.Ammirati

Entretien avec Frédérique Deschamps et Marie-Charlotte Calafat, commissaires de l’exposition

Une exposition sur le roman-photo… Est-ce bien raisonnable ?

Frédérique Deschamps : Oui ça l’est ! Il n’y a encore jamais eu d’exposition rétrospective sur ce sujet, alors que le roman-photo a constitué l’un des plus grands succès de la culture populaire du XXe siècle. Il a généré une véritable industrie, produisant des millions de clichés pour des millions de lecteurs et de lectrices. L’exposition ne cherche pas à présenter cela comme de la grande littérature : son propos est de donner à voir ce qu’était le roman-photo, un genre méprisé, car très mal connu. Le roman-photo est un formidable sismographe de la société des Trente Glorieuses. Ces contes de fées modernes, ancrés dans le réel, sont peuplés de réfrigérateurs, de voitures, de tourne-disques, signes tangibles de la modernité et objets de désir. En faisant défiler ces images, nous retracerons donc aussi l’évolution d’une époque et de ses envies, l’émancipation de la femme et celle des moeurs.

Marie-Charlotte Calafat : En effet, le roman-photo est souvent perçu comme un genre à l’eau de rose, aux intrigues immuables. Pourtant, il tisse des liens avec les revendications sociales de son temps. Le sens de la révolte et des conflits sociaux y est depuis ses débuts régulièrement traité autour des questions du divorce, des droits des femmes au travail,—et contrairement à nos a priori, il peut aussi quelquefois dénoncer une société matérialiste et superficielle. Le roman-photo mérite de ne pas être toujours subordonné à une image rétrograde, bien au contraire ! J’ajoute que le roman-photo n’est pas mort : le magazine Nous Deux, c’est toujours 250 000 exemplaires vendus chaque semaine en France. De plus, cette forme d’expression est actuellement réinventée par de nouveaux acteurs, qui l’utilisent pour des projets documentaires, artistiques, satiriques… Alors cette exposition est-elle raisonnable ? Pour un musée de société comme le Mucem, tout-à-fait !

Couverture du magazine Nous Deux n° 1277, 1971 © Nous Deux

@ Francois Deladerriere

Comment est né ce projet ? Vous êtes vous-même lectrice assidue de romans-photos ?

FD : Je n’en avais jamais lu, jusqu’au jour, il y a une dizaine d’années, où mon regard s’est posé sur une pile de Nous Deux qui partaient à la benne. Je me suis dit — «Mais ça existe encore !». Je m’intéresse beaucoup à l’image — j’étais alors iconographe pour un groupe de presse — et j’ai donc décidé d’enquêter… Au fil des découvertes, il m’a paru évident que cette histoire pouvait être racontée sous la forme d’une exposition.

De quelle façon le Mucem a-t-il abordé ce sujet ?

MCC : Pour le Mucem, il était important de traiter du roman-photo en tant que phénomène de société. De sa naissance durant l’après-guerre à la façon dont il a su évoluer—ou pas—avec son temps. C’est une exposition à prendre au premier et au second degré. Dans le sens où l’on peut d’une part l’aborder sous l’angle de la photographie, en ayant un contact direct à l’image, et d’autre part regarder ces images en les replaçant dans leur contexte historique et sociétal. Pour nous, il s’agit toujours de montrer en quoi le roman-photo se fait le témoin de la société de son temps. Le Mucem était aussi sensible à la dimension méditerranéenne de ce moyen d’expression qui a connu un succès phénoménal dans tout l’arc méditerranéen—alors qu’il peinait à s’exporter dans les pays anglo-saxons. Ce projet offre en outre au Mucem l’occasion d’interroger son vaste fonds autour de l’imagerie populaire.

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La Cousine Bette © Raymond Cauchetier cliché Mucem Yves Inchierman

L’exposition s’articule en deux parties. La première s’intéresse à l’histoire du « vrai » roman-photo…

FD : Le «vrai» roman-photo, c’est le roman-photo sentimental, né en 1947, et que l’on trouve encore aujourd’hui dans Nous Deux. Dans l’exposition, objets, images, couvertures et maquettes originales retracent son évolution depuis ses origines jusqu’à nos jours. Le parcours mène jusqu’à un salon de lecture des années 1960-70, dans lequel des exemplaires de Nous Deux seront à disposition du public qui pourra les feuilleter, et même en emporter.

L’exposition montre dans sa deuxième partie que le roman-photo, ce n’est pas seulement des histoires à l’eau de rose…

FD : Ce moyen d’expression — à savoir un récit avec des photographies et des bulles — a en effet été repris et détourné de façons très diverses. L’une des productions les plus considérables fut celle du genre «érotico-pornographique» — que nous traitons dans l’exposition au sein d’une salle interdite aux moins de 18 ans. Nous montrons aussi le roman photo satirique avec Hara-Kiri et le Professeur Choron ; puis la façon dont les situationnistes se sont emparés du genre pour le détourner à des fins politiques. Enfin, la dernière partie s’intéresse à la veine « artistique » du roman-photo à partir de La Jetée, le film de Chris Marker qui, faut-il le rappeler, est sous-titré «photo-roman».

MCC : Il est aussi intéressant d’observer comment les détracteurs du roman-photo intellectuels, catholiques et communistes—ont eu eux-mêmes recours à ce moyen d’expression : nous avons par exemple retrouvé des exemplaires de Famiglia Cristiana avec la vie des saints en roman-photo… alors même que l’Église dénonçait ce genre comme immoral. Dans un tout autre domaine, nous donnerons à voir les décors (dont une Fiat 500 coupée en deux !) d’un spectacle de la compagnie Royal de Luxe qui raconte un tournage de roman-photo.

Photographie réalisée pour le roman-photo Gioventù delusa [Jeunesse déçue], publié dans Bolero film n° 1043, 1967. Collection Fondazione Arnoldo e Alberto Mondadori, Milan © Arnoldo Mondadori editore/DR

Jordi Bover, photographie du spectacle "Parfum d’Amnésium" de la compagnie Royal de Luxe, Avignon, 1987 © Jordi Bover

Parmi les pièces les plus remarquables, l’exposition présente le « fonds Mondadori », constitué d’originaux encore jamais montrés…

FD : Lorsque nous avons débuté ce projet, il était hors de question de proposer une exposition uniquement constituée de magazines sous vitrines. Cependant, le roman-photo n’ayant jamais été considéré comme un art, les matériaux originaux ayant servi à son élaboration (maquettes, photos, négatifs) sont aujourd’hui très rares. J’ai eu la chance de découvrir, à Milan, le fonds exceptionnel de l’éditeur Mondadori, qui publiait la revue Bolero film. Un véritable trésor, constitué de milliers de négatifs de romans-photos, à partir desquels nous avons pu réaliser de nouveaux tirages.

MCC : L’existence de ce fonds est l’une des raisons d’être de cette exposition. Les images sont d’une qualité exceptionnelle par leur lumière, la qualité du noir et blanc et l’inventivité des cadrages…

FD : Il faut dire qu’à l’époque, les moyens mis à la disposition des réalisateurs étaient exceptionnels. Galvanisés par le succès, les éditeurs investissaient sans compter : on partait tourner dans des décors naturels, on utilisait les meilleures optiques et les équipes étaient souvent aussi nombreuses que pour un film. Grâce au fonds Mondadori, nous avons la possibilité de montrer ces images avant qu’elles ne soient « massacrées » pour la publication. Dans l’exposition, nous mettons en miroir ces superbes images originales avec leurs versions publiées, où celles-ci se voient recadrées, données dans leur version la plus synthétique, et imprimées sur du papier de mauvaise qualité. Vous verrez, le contraste est saisissant !

Pourquoi un tel décalage ?

FD : Ces compositions très riches étaient systématiquement modifiées, recadrées pour s’adapter au support. En effet, dans le roman-photo, l’image n’a pas vocation à être belle. Elle doit avant tout servir un récit dont la lecture se voulait rapide et simple. Les traits au crayon sur les contacts attestent de recadrages sauvages avant publication, toute information superflue disparaissant pour ne privilégier que le premier plan. L’image se concentrait sur les personnages et leurs conflits intérieurs, puisque c’est presque toujours de cela qu’il est question dans le roman-photo. Au second plan, un minimum d’éléments suffisait à illustrer le contexte : un palmier pour évoquer l’Afrique, un chandelier pour un château… L’image était savamment construite pour être simple : ni hors-champ, ni contrechamp. Malgré les apparences, il ne s’agissait donc pas tout à fait de cinéma. Ou alors d’un cinéma du pauvre.

@ Francois Deladerriere

© N.Ammirati

Autour de l’exposition

Du cinéroman au roman-photo du 18 au 21 janvier 2018

En complément de l’exposition Roman-Photo, le Mucem et dfilms proposent une programmation cinéma à découvrir du 18 au 21 janvier à l’auditorium du musée : «Du cinéroman au romanphoto». Depuis les premières expérimentations du cinéma muet jusqu’aux outrances formelles de Dario Argento, entre raretés néoréalistes et chefs-d’oeuvre intemporels, entre coups de foudre et coups de couteaux ; il s’agit de montrer les relations incestueuses qu’entretiennent, depuis plus d’un siècle, cinéma et roman-photo.

Cycle d’entretiens « En quête d’amour » 19, 21, 22 et 23 février 2018

A l’occasion de l’ouverture de Marseille Provence 2018 consacré à « Quel amour ! », et en écho à l’exposition Roman-Photo, le Mucem propose un temps fort conçu autour de quatre grands entretiens avec des intellectuels et artistes reconnus internationalement. Menés par des étudiants de Sciences Po Aix (avec la participation de lycéens marseillais), ces grands entretiens se poseront la question de « l’En quête d’amour » : le sentiment amoureux, la sexualité, le genre… seront perçus et questionnés à travers le prisme de la littérature, du cinéma, de l’ethnopsychiatrie, de l’art contemporain.

Programmation jeune public

À l’occasion de l’ouverture de Marseille Provence 2018, une journée consacrée aux jeunes publics est proposée dans différentes structures à Marseille le 14 février 2018. Le Mucem présentera ce jour-là dans son auditorium le ciné-concert « Un océan d’amour » ainsi que d’autres animations. La programmation jeune public autour de l’exposition Roman-Photo se poursuivra durant les vacances scolaires du 24 février au 4 mars 2018.

Infos pratiques

Réservations et renseignements :
04 84 35 13 13 de 9h à 18h 7j/7 / reservation@mucem.org / mucem.org

Tarifs :
Billets Mucem Expositions permanentes et temporaires 9,5€ / 5€ (valable pour la journée)
Billet famille Expositions permanentes et temporaires 14€ (valable pour la journée)
Gratuité des expositions pour les moins de 18 ans
Gratuité de la Galerie de la Méditerranée pour les 18-25 ans.
L’accès aux espaces extérieurs et jardins du Mucem est libre et gratuit dans les horaires d’ouverture du site.
L’accès aux expositions est gratuit pour tous, le premier dimanche de chaque mois.

Horaires d’ouverture :
Ouvert tous les jours sauf le mardi et le 25 décembre de 11h à 18h

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Tout l'agenda culturel

Autres articles

Un Mucem complétement foot !

Un Mucem complétement foot !

Du 11 octobre 2017 au 4 février 2018

Le foot, un phénomène mondial qui touche toutes les classes de la société, d'Istanbul à Marseille, de Madrid à Alger... Nous sommes foot présente au MuCEM plus de 300 oeuvres pour poser notre regard sur la culture footballistique en Méditerranée. 

Levez l'ancre, hissez les voiles pour la Mosaïque aux îles

Levez l'ancre, hissez les voiles pour la Mosaïque aux îles

du 15 septembre au 18 novembre 2018

Les deux nouvelles expositions du Musée départemental Arles antique nous font voyager en Méditerranée.
Découvert en 1992 sur le site d'Haïdra en Tunisie centrale, la Mosaïque aux îles, pavement de 27 m2, représente des îles et villes de Méditerranée. Et Levez l'ancre, hissez les voiles nous présente l'accastillage et l’équipement des navires du delta du Rhône à l'époque romaine.

Rendez-vous à Sirènes et midi net

Rendez-vous à Sirènes et midi net

Mercredi 3 octobre 2018

Lieux publics vous invite tous les premiers mercredis du mois à midi devant l'Opéra de Marseille.

Satire à vue à l'Estaque !

Satire à vue à l'Estaque !

du 17 au 23 septembre 2018

Le Festival International de la caricature, du Dessin de Presse et de la satire de l'Estaque accueillera pour la 7e année 45 dessinateurs, expositions, projections et bien sûr de nombreux échanges et débats.

Utopie & Métamorphoses de Georges Rousse

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Du 7 septembre 2018 au 10 mars 2019

L’exposition Anniversaire des 5 ans du Musée Regards de Provence propose de faire revivre en images immersives le chantier de la métamorphose du musée inauguré en 2013.

Actoral définit l'écriture sous toutes ses formes

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Du 25 septembre au 13 octobre 2018

Actoral interroge les écritures contemporaines dans tous les domaines artistiques et propose de découvrir chaque automne à Marseille, à travers le travail d’une cinquantaine d’artistes, la richesse et la diversité des écritures d’aujourd’hui.

Vivre le cirque Jours et Nuits

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Du 14 au 23 septembre 2018

Dans une programmation mêlant cirque contemporain et traditionnel, le festival Jours (et nuits) de cirque(s) convie chaque année des compagnies locales et internationales pour présenter des spectacles de haute volée.

Des lieux insolites à visiter pour les journées du patrimoine

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Les 15 & 16 septembre 2018

Les 35e Journées européennes du Patrimoine auront lieu les 15 & 16 septembre autour du thème «L'art du partage». Une belle occasion d’explorer le patrimoine de Provence, musées, gratuités, animations, spectacles… Découvrez notre sélection de visites historiques ou insolites dans des lieux exceptionnellement ouverts au public pour l'occasion

Une Saison aux Salins

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Saison 2018 / 2019

Reflet de la multiplicité des propositions qui existent dans le spectacle vivant, voici la programmation des Salins pour cette nouvelle saison 2018/2019. Tout y est : danse, cirque, musique, théâtre et bien entendu spectacles à voir en famille.

C'est gratuit ! Les Tops du mois

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SEPTEMBRE 2018

Découvrez chaque mois notre sélection de spectacles, festivals gratuits à ne pas rater. Nos coups de coeur, nos incontournables et des idées de soirées originales.

Top de la culture provençale

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SEPTEMBRE 2018

Découvrez chaque mois notre sélection des rendez-vous culturels incontournables de la culture provençale en Provence, fêtes traditionnelles, festivals folkloriques, avec l'accent !

Le TOP des Tops

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SEPTEMBRE 2018

Découvrez chaque mois notre sélection de petits concerts, de pièces de théâtre, de fêtes traditionnelles, de spectacles de danse ou pour enfants et de petites expos à ne pas rater. Nos coups de coeur, nos incontournables, nos pépites et des idées de soirées originales.