Harun Farocki-Empathie et notion de travail

Du 25 novembre 2017 au 18 mars 2018

Mis à jour le 9 avril 2019

Coordonnant leurs énergies, le Centre Pompidou, la Friche la Belle de Mai et le Goethe-Institut s’associent pour donner à voir l’oeuvre fondamentale du cinéaste allemand Harun Farocki.
Le Centre Pompidou se consacre à l’analyse de l’image par Harun Farocki ; la Friche et le Goethe-Institut à Marseille déploient une ample exposition et de multiples propositions autour de la notion de travail, largement mise en jeu dans l’oeuvre de l’artiste : relation au travail, image du travail, déshumanisation du travail et nouveaux enjeux du travail dans le monde actuel sont discutés, éprouvés, visibles pendant toute la fin 2017 et début 2018 en plusieurs temps à Marseille.

Harun Farocki (1944–2014) est l’un des réalisateurs allemands les plus influents au monde. Son travail comprend plus de 100 documentaires, films expérimentaux, essais, courts et longs métrages auxquels s’ajoute un large corpus de travaux théoriques encore inédits. Exerçant également comme professeur et conférencier, Farocki est un ethnographe des espaces capitalistes de vie, qu’il s’attache à disséquer et analyser. Cette analyse du sens des images, de leur genèse, et, plus particulièrement, des structures de pouvoir sous jacentes, est donc indissociable de sa pratique et de son oeuvre.

© N.Ammirati

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« Empathie — Harun Farocki » réunit neuf installations vidéo de Harun Farocki datant de 1995 à 2014. Présenté pour la première fois à la Fondation Antoni Tàpies (Barcelone, 2016), ce corpus d’oeuvres vidéo consacré au travail témoigne également d’un tournant dans la carrière et la pratique artistique de Farocki qui passe, en 1995, au double écran.

« Empathie - Harun Farocki » regroupe des oeuvres vidéo telles Workers Leaving the Factory/ Travailleurs quittant l’usine, essai documentaire sur la disparition anticipée du travail industriel, ou encore la vidéo Comparison via a Third/ Comparaison via un tiers sur l’industrie traditionnelle en contrepoint de celle des pays industrialisés.

« Nous considérons que l’utilisation de la caméra par Farocki, particulièrement patiente et sans jugement, est un outil permettant de filmer les personnes au travail et les espaces de travail sans ingérence, sans manipulation, preuve précieuse de ses capacités d’empathie »
Antje Ehmann

Empathie. Cette notion chère au réalisateur est le fil rouge des oeuvres qui sont présentées à la Friche la Belle de Mai. À partir des années 1960, Farocki se pose la question, les années avançant, du glissement du terme « empathie » vers ses ennemis, à savoir le cinéma grand public et l’industrie du divertissement. Harun Farocki plaide alors pour une reconsidération du terme, ainsi que sa réappropriation : pour un autre type d’empathie.

En complément de cette sélection d’oeuvres autour du travail, la Friche la Belle de Mai et le Goethe-
Institut présentent, pour la première fois en France, le dernier projet à long terme de Farocki, réalisé avec Antje Ehmann : Labour in a single shot que l’on peut traduire par Le travail en une seule prise. De 2011 à 2014, Harun Farocki et Antje Ehmann ont organisé des ateliers avec des cinéastes et des artistes dans 15 villes du monde entier. Ensemble, ces laboratoires d’images ont produit plus de 400 films, de une à deux minutes, sur le sujet du travail. Ces courts films, avec un point de vue unique, sorte de long travelling, illustrent les nombreux types de travail qui coexistent aujourd’hui dans le monde : travail matériel ou immatériel, travail rémunéré ou non rémunéré, professions traditionnelles ou nouvelles.

© N.Ammirati

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Du Travail

Voici un vaste chantier. Autant sur le travail que comme appel à travailler cette question. Et ainsi : le travail comme aliénation ? comme malédiction ? comme fin ultime de l’homme ? comme nécessité ? comme force d’émancipation ? Avec cette brève énumération se dessine en creux un certain nombre des enjeux que ce terme recouvre. Continuons : le chômage, le partage du travail, la fin du travail, les mutations du travail, le burn out. Le champ se resserrant, sa dimension proprement politique s’impose. Donc, rappelons-le, un terme véhiculant des significations multiples voire contradictoires et qui désigne des conceptions et des réalités différentes.

Ici, loin de toute ambition d’être exhaustif, les approches en seront multiples et transversales, convoquant le cinéma, les sciences sociales comme la philosophie ou la littérature, en deux moments. Et de fait, parler de ce mouvement depuis la Friche la Belle de Mai, ancien site de production industrielle devenu lieu de production et de création culturelle n’est pas indifférent.

© N.Ammirati

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Ici le mouvement balancera entre le travail considéré comme outil ultime de soumission à l’ordre social et de discipline collective et comme moyen d’émancipation.

Premier mouvement : «Ne travaillez jamais!», cri de colère lancé comme un défi par Guy Debord, écrit à la craie sur un mur de la rue de Seine à Paris, un jour (une nuit ?) de 1953. Appel sous forme de mot d’ordre choc qui sera largement repris en 1968, un refus comme base d’une critique sociale depuis au moins Le droit à la paresse de Paul Lafargue, publié en 1880. Comprendre comme : ne vous aliénez pas, ne nourrissez pas la vorace machine capitaliste, ne vous soumettez pas, ne renoncez pas. Aujourd’hui, alors que le chômage inquiète et occupe les esprits, que faire de ces appels ? Cela demeure les marques d’une résistance à ce que Debord nomme lucidement dans le Commentaire à la société du spectacle «l’accomplissement sans fin de la société marchande». Et de son omniprésence, ce qui suscitera aussi bien le Manifeste contre le travail du groupe allemand Krisis (1999), L’éloge de la démotivation comme stratégie revendiquée par Guillaume Paoli (2008), alors que la tendance est d’employer chacun non pour une tâche définie mais comme un individu à mobiliser dans tout son être, ce qui résonne avec les Lettres de non-motivation de Julien Prévieux (2007).

Ainsi se dessine parmi les enjeux celui de penser la complexité du désir de revenir à une activité non séparée mais non aliénante, contrairement à celles instaurées, imposées par le mode capitaliste, alors que le travail s’est engouffré dans la brèche pour devenir justement omniprésent dans chaque geste et chaque moment de la vie. Autant d’articulations qu’il est encore utile d’avoir à l’esprit aujourd’hui, tout comme les distributions genrées analysées par Silvia Federici. Il s’agit alors de revenir sur cette notion même de travail, jamais fixe, historiquement variable, toujours à reprendre. Car au juste de quoi parle-t-on ? où commence ce qu’on nomme travail ? quand travaillet-on ? qu’est-ce que cette activité que l’on nomme travail ? comment travaille-t-on ? qui travaille? Questions qui animeront le programme de rencontres avec notamment Bernard Stiegler et Richard Sennett.

© N.Ammirati

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Ce qui amène à imaginer l’autre pôle, l’utopie d’une créativité généralisée au service de tous, de
repenser les gestes et les transmissions, alors que se dessine une aliénation généralisée où l’activité
de chacun est absorbée jusqu’aux moindres interstices, laissée sans reste, et esquisse la figure du travailleur contemporain dont l’exploitation devient totale, son temps de travail sans frontière définie, sa créativité et tout son être sollicités.

Car le travail c’est certes ce qui produit des biens, participe à sa reproduction, mais peut aussi être ce qui émancipe, conduit au savoir, à la pleine conscience de soi. Aspect présent également chez Farocki qui, en explorant les images et les gestes du travail, interroge aussi son statut de cinéaste et d’artiste travaillant avec les images, ces images étant considérées à la fois comme symptôme et agissantes dans la société (voir ses pièces à partir de la Sortie des usines Lumière). Il y a là une façon pour lui d’inscrire son travail comme une série des gestes et des procédures, l’oeuvre étant le produit d’un labeur et non le fruit d’une inspiration dont seul l’artiste est capable. Son cinéma est ainsi un faire, un artisanat, qui produit une pensée par l’action (ici le découpage, le prélèvement, et le montage, l’association), un geste qui produit de la pensée. Cela rejoint les réflexions sur le geste de Vilém Flusser comme les derniers travaux de Richard Sennett sur le travail manuel dans Ce que sait la main, où Sennett réhabilite le travail manuel en revenant sur l’opposition historiquement construite entre travail manuel et intellectuel, recoupant pour partie celle entre art et artisanat.

Ainsi la tâche ici est de penser à déjouer les oppositions, entre tâches nobles ou viles, les distributions, entre activités productives et improductives, oisiveté et activité, vita activa et vita contemplativa (vie active et vie contemplative). De l’un à l’autre, de l’installation comme lieu de notre regard au travail, aux rencontres, autant d’approches pour appréhender une notion jamais close, toujours à remettre à l’ouvrage.

Nicolas Feodoroff

Workers leaving the factory in eleven decadies-Harun Farocki-Jiri Thyn 2009

Du Travail • Temps 2

RENCONTRES, LECTURES, PHOTOGRAPHIE, GRAPHISME, VIDÉO, CINÉMA... Janvier > Février 2018

Travailler/oeuvrer est un temps de rencontres, de débats, de projections, qui entendent mettre en partage les interrogations que pose le travail aujourd’hui, à travers toutes les disciplines artistiques: qu’est-ce que le travail aujourd’hui et quelle est sa place dans nos existences ? Y a-t-il encore une sphère professionnelle et une sphère privée ? Doit-on «perdre sa vie à la gagner»?
Des témoignages passés, qu’ils soient des écrits, des films, des mémoires ou des oeuvres sont aujourd’hui des bases nécessaires pour mesurer les évolutions que le mot « travail » a pris au cours des récentes décennies.
L’exposition d’Harun Farocki présentée à la Friche sert de point de départ à ces réflexions, et pour appuyer le propos du réalisateur allemand, une programmation se déploie qui tente d’apporter, si ce n’est des réponses, du moins des pistes de réflexions.
Avec la participation de Richard Sennett, Bernard Stiegler, François Hébel, Christian Petzold...

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