Double exposition de Yom de Saint Phalle à Aubagne

du 30 mars au 15 juin / 22 septembre 2019

Publié le 5 avril 2019 Mis à jour le 30 septembre 2019

Après le succès de la double exposition Hans Hartung – Beau Geste en 2016, la Légion étrangère et la Ville d’Aubagne renouvellent l’expérience avec Yom de Saint Phalle, sculpteur et ancien légionnaire.

Né à Paris en juillet 1970, Yom, de son vrai nom Guillaume de Saint Phalle, s’intéresse au modelage et à la peinture dès son plus jeune âge. En 1994, il s’engage dans la Légion étrangère jusqu’en 2001 puis il se consacre à l’art et rejoint ainsi sa tante Niki de Saint Phalle en Californie. Il séjourne un an auprès d’elle, et commence la sculpture comme soudeur, puis comme mosaïste, avant de s’intéresser aux matériaux composites. À la mort de la plasticienne, il poursuit sa formation auprès de Raymond Hains à Paris, jusqu’en 2005.

Aujourd’hui, son art est visible dans le monde entier où il est une figure importante de l’art contemporain.
À Aubagne il expose au musée de la Légion étrangère et au centre d’art contemporain Les Pénitents Noirs. Ces deux expositions sont l’occasion pour l’artiste de revenir sur son travail, en rendant hommage à l’institution de la Légion étrangère et aux personnes qui l’ont formé, et l’ont aidé à trouver sa voie artistique.

© N.Ammirati

© N.Ammirati

Du côté de la Légion le thème de More Majorum s’est imposé à lui. La devise régimentaire More Majorum, à la manière des anciens, est partagée par les deux unités dans lesquelles l’artiste a servi, le 2e Régiment étranger de parachutistes et la 13e Demi-brigade de Légion étrangère.

Cette exposition est donc un retour vers tous les anciens légionnaires, mais aussi vers cette école qui l’a façonné pour en faire l’homme et l’artiste qu’il est devenu. Il dresse un parallèle entre le légionnaire et l’artiste avec pour arme commune le dépassement.
Dans cet hommage il n’oublie pas ses principaux mentors, Niki de Saint Phalle et Raymond Hains. Une vingtaine de sculptures seront présentées, petites ou monumentales, accompagnées de plusieurs projets dessinés de l’artiste, dans un parcours scénographique sobre et épuré. La répartition par matériau permettra alors de souligner la diversité du travail de Yom de Saint Phalle.

© N.Ammirati

Chapelle des Pénitents noirs © N.Ammirati

Au centre d’art contemporain Les Pénitents Noirs, on découvre l’artiste dans son intégralité, grâce à une résidence au cours de laquelle on peut voir l’oeuvre en création-conception, forme, volume, travail de la matière, rapport volume/espace. Seront exposés ses dessins, ses photos, ses esquisses, ses travaux à plat puis le résultat final avec ses sculptures en 3D. Le sculpteur insiste sur la nécessité de percevoir l’oeuvre en 2D avant de découvrir la sculpture finale. Son travail se décline souvent sur l’architecture et le design, laissant une place au vide. Deux oeuvres inédites y ont été créé.

L’évidente évidence

Propos recueillis par Amaru Lozano Ocampo

« L’évidence évidente » tente de révéler un nouvel espace fait de lumière, en creusant successivement la matière en hauteur, en largeur et en profondeur, ce qui confère aux sculptures des propriétés artistiques nouvelles. C’est aussi un concept artistique où, comme en philosophie, il s’agit de concevoir une réponse pratique à un problème concret issu du réel. Comment transcrire plastiquement la vie, son essence la plus haute, de manière juste et complète ? S’agissant ici de métaphore plastique, je perce la matière dans les trois dimensions, ce qui révèle à l’intersection des trois axes un nouvel espace (une quatrième dimension), dont on constate qu’il est fait de lumière. »

© N.Ammirati

Cosmixity / Cosmic-Titi © N.Ammirati

Crystal © N.Ammirati

Quand t’es-tu senti artiste pour la première fois ?

Yom : Je n’en sais rien. Je pense que j’ai toujours été artiste car je ne me suis jamais posé la question. Quand je boxais mon entraîneur me disait que je faisais de belles choses ; ce qui comptait pour moi c’était la beauté du combat plus que la victoire.

Pourquoi t’es-tu engagé à la Légion ?

Y : Je n’avais pas le choix. Il fallait que je mûrisse, que je progresse. Il fallait que je coupe les chaînes. J’étais dans une impasse. Et la Légion offrait une issue, c’était ça ou crever sur place.

Comment l’idée t’est-elle venue ?

Y : L’idée a toujours été dans un coin de ma tête. J’ai toujours eu une tendresse particulière pour la Légion car j’ai grandi avec un beau-père ancien officier. Et lorsqu’on est jeune on est toujours un peu romantique, donc j’avais lu « Par le sang versé ». Je voulais me sacrifier, faire quelque chose de grand, de magique.

À quel âge es-tu devenu légionnaire ?

Y : Je venais d’avoir 24 ans. J’avais fait du chemin grâce à la boxe mais j’étais encore très tendre. C’était une étape nécessaire pour moi car je savais que si un jour je voulais faire quelque chose de valeur sur le plan artistique il fallait absolument que je me réapproprie tout ce que j’avais en héritage, que je le réinvente !

© N.Ammirati

Qu’est-ce que tu as appris sur toi là-bas ?

Y : Que j’étais « no limit » ! Pour moi c’était un vertige parce que le voyage culturel était très fort. Je n’avais jamais fait l’armée avant. J’ai dû faire preuve de souplesse et à l’époque ce n’était pas ma qualité prépondérante. On t’apprend à maîtriser tes nerfs aussi... C’est une forme de blindage mental. Finalement tant qu’on ne te tire pas dessus rien n’est bien grave. Et puis ça te déconnecte du réel. C’est à dire de la pensée dominante selon laquelle il faut faire attention tout le temps, trouver un bon travail, être bien sage, rentrer dans le système. Donc après tu as de l’espace pour repenser ta vie.

Qui sont les artistes figurant dans ton panthéon personnel ?

Y : Il y a des sculpteurs qui m’ont inspiré pour des raisons plastiques et d’autres pour leur démarche d’esprit. Avec Tinguely ou Niki par exemple c’est spirituel… Mais je n’ai jamais eu envie de faire des sculptures « à la » Tinguely. Ceux qui m’ont inspiré plastiquement ce sont plutôt Cardenas, Brancusi, Guzman, Barbara Hepworth...

La sculpture selon moi est intéressante quand elle est sensuelle. C’est un art où la main doit prendre le relais des yeux et des oreilles. Il faut que ce soit plaisant à travailler. Même si c’est une forme géométrique, à un moment il faut qu’il y ait un mouvement possible de la main. S’il n’y a pas ce mouvement de la main il n’y a pas de musicalité de l’esprit, alors ça ne danse pas et c’est mort. Et si c’est mort ce n’est pas la peine de le faire car le but en art consiste à transcrire le vivant, à exprimer la vie.

Black Hawl © N.Ammirati

D’où vient ce besoin de te mettre en danger ?

Y : Je ne me mets pas en danger à ce point. La Légion, la boxe, le VTT, le parachutisme, quand on est bien préparé, ce n’est pas si dangereux finalement. Et j’ai toujours su dans quoi je m’engageais.

Quels sont les repères que tu as trouvés dans la sculpture ? Quels sont du moins les horizons que tu essaies d’atteindre par ton art ?

Y : Je sculpte pour essayer de parler de l’invisible, du divin, des espaces métaphysiques. J’ai beaucoup aimé la figure de Saint François d’Assise étant plus jeune. J’ai toujours su que la vie était une aventure de l’âme, que tout doit être vécu à l’aune de cette dimension-là.
Ma sculpture parle d’esprit, d’incarnation, de renaissance. C’est une façon de dépasser cet ensorcellement qu’est la conviction que nous sommes mortels.

Quelle est la métaphore plastique que tu convoques pour parler de cette connexion avec le divin dans tes sculptures ?

Y : Tu as vu que mes sculptures sont évidées dans les trois dimensions : hauteur, largeur, longueur… et à l’intersection de ces trois dimensions, au coeur de l’oeuvre et de son volume, tu as une nouvelle dimension.
C’est une façon de dire que dans l’espace évidé de mes sculptures ce n’est pas que du vide, qu’il y a de la lumière. Par-delà les apparences, par-delà la matière, tout est lumière. On baigne dans le divin sans s’en rendre compte. C’est merveilleux, parce qu’aujourd’hui, la science est en train de commencer à envisager l’esprit comme une réalité physique.

Est-ce pour cette raison que tu passes aisément d’un matériau à un autre ?

Y : Oui car en fait je travaille surtout le message ; bien sûr le matériau sert l’idée, la forme aussi sert l’idée. Et l’idée doit nous servir à nous : l’humanité. L’artiste essaie de faire progresser la conscience que nous avons du réel.

© N.Ammirati

Il faut que la métaphore soit à la hauteur du message.

Y: Oui ! Et la sensualité de la sculpture doit nous rappeler qu’il peut y avoir une esthétique du matériau. Il y a des lieux où il sera plus adapté de produire une pièce en bois brut, d’autres où tu pourras travailler le métal, ajouter des couleurs... C’est une élasticité de l’oeil, sur la couleur, le matériau et la forme. Car n’oublions pas que la vue est un sens de l’illusion et il faut jouer avec ça. Je me sens proche de Duchamp qui essayait de déconstruire le langage et nos représentations pour nous faire comprendre que l’invisible est plus important que le visible. C’est un petit peu pareil chez moi. Il y a cette idée selon laquelle peu importe la couleur ou la matière… ce qui est à voir doit se voir par-delà les sens. C’est un vieux message.

Parle nous de la première fois où tu as rencontré ta tante Niki de Saint Phalle ?

Y : Je venais d’arriver à San Diego après la Légion. Elle m’avait invité et s’était exceptionnellement déplacée pour venir me chercher elle-même à l’aéroport. On s’est immédiatement reconnus. Elle n’avait pas de panneau avec écrit « Guillaume » mais on s’est vus, on s’est marrés et on s’est embrassés.

En quoi vous ressembliez-vous selon toi ?

Y : On est totalement radicaux et décomplexés sur le plan du débat. On n’ a pas peur de parler de tout et de prendre des positions qui sont les positions du coeur. Sachant que le juste n’est pas au même endroit selon les époques.

© N.Ammirati

Grand Tricône © N.Ammirati

Niki avait aussi un rapport très sensuel à la matière.

Y : Oui ! Niki avait des mains très abîmées mais incroyablement douces. Elle était très tendre charnellement parlant. Une femme fine, un corps de danseuse.

Pourquoi as-tu ressenti ce besoin d’aller la voir ?

Y : C’est une expérience mystique. Je l’avais vue en rêve quand j’étais basé à Djibouti. Deux fois, deux nuits de suite. Je voyais Niki avec son visage de vieille chouette qui me regardait avec ses grands yeux bleus ! Mais ne l’ayant jamais rencontrée je ne l’avais pas reconnue ! L’étrangeté des rêves prémonitoires...

Quel rôle a joué Raymond Hains dans ton devenir d’artiste ?

Y : A mon retour de Californie fin 2002, je suis allé à un vernissage chez Jean-Gabriel Mitterand où j’ai fait la rencontre du sculpteur Sébastien Kito. On discutait de nos vies respectives et c’est lui qui m’a présenté Raymond Hains qui était comme son parrain. Évidemment Raymond était au courant de la mort de Niki et donc très fraternellement il m’a pris sous son aile. Raymond était un druide ! Il réunissait tout sur un tableau, dans une boîte ou sur une palissade…

Il te donnait à voir des choses que tu ne vois pas alors que tu passes devant tous les jours. C’était un révélateur de sens. Il te montrait que ce qui est en apparence une coïncidence est en fait une articulation de l’invisible. Il te donnait à voir le mécanisme du divin et comment le divin agence le réel ; il parlait de téléguidage !

© N.Ammirati

© N.Ammirati

Comment es-tu passé à l’abstraction ?

Y : Quand j’ai repris mon travail artistique chez Niki, je me suis beaucoup intéressé aux symboles. Au début je faisais de la sculpture graphique mais ce n’était pas sensuel donc j’ai réfléchi à une oeuvre en épaisseur. Certains principes de l’Ikebana, l’art japonais de la composition florale, m’ont beaucoup influencé et m’ont fait comprendre qu’il fallait que je travaille la matière en profondeur, en transparence et de manière asymétrique.

Pour obtenir de la profondeur il me fallait de l’épaisseur : un bloc ou n’importe quelle forme géométrique…
Pour créer de l’espace, de la transparence, il fallait que je perce mon bloc de part en part… Enfin, pour obtenir du mouvement, de la vie, il fallait que je perce mon bloc de manière asymétrique, conique ou oblique pour créer un déséquilibre. Et comme il s’agit de sculpture je me suis dit qu’il fallait que je perce dans les trois axes. Et là j’ai vu le coeur de l’oeuvre, la quatrième dimension ! C’est cette démarche que j’ai appelée « l’évidence évidente ».

Je me suis aussi rendu compte que mon langage sculptural me préexistait. Ainsi, en m’imposant des contraintes sémantiques, telles que l’universalité, l’anachronisme et la transcendance, mon imagination devenait sélective et m’apportait des formes fidèles à ces intentions. C’est de cette façon que j’ai constaté l’émergence d’un langage aux multiples possibilités, en sculpture, en architecture, en design, etc...

Infos pratiques

Infos pratiques

Centre d’art contemporain Les Pénitents Noirs
Les Aires, chemin de Saint Michel, 13400 Aubagne 04 42 18 17 26
Entrée libre et gratuite du mardi au samedi de 10h à 12h et de14h à 18h
www.aubagne.fr

Musée de la Légion étrangère
Chemin de la Thuilière, 13400 Aubagne 04 42 18 10 96
Entrée libre et gratuite du mardi au dimanche de 10h à 12h et de 14h à 18h

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